« Ma seule peur, c’était de rester là-bas »

  • Par Rémi Bouveresse, Paola Guzzo, Laura Roudaut
  • 30 mars 2020
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Illustration réalisée par © Solenne Pages – @solennepgs

Aux États-Unis au moment où le Covid-19 s’y propageait, Édouard, Thibault et Victorine ont fait le choix de rentrer le plus vite possible pour vivre le confinement en France. Récit d’une course contre la montre.

« There’s no reason to panic at all » (il n’y a aucune raison de paniquer) déclarait Donald Trump en annonçant le premier décès lié au covid-19 aux États-Unis, le 28 février. Le lendemain, lors d’un meeting en Caroline du Sud, il accuse les démocrates de « politiser le virus ». 

« Juste une simple grippe »

À ce moment-là, Édouard, un photographe de 27 ans, est depuis plusieurs mois en Louisiane pour un projet professionnel. Début mars, alors que les cas de Covid-19 se multiplient de manière exponentielle en Chine et en Italie, il constate que la situation est loin d’être prise au sérieux par les Américains qu’il côtoie, tous « nourris à Fox News » et fervents « partisans de Donald Trump ». « Pour les plus modérés c’était monté en épingle par les médias et pour les autres c’était carrément une « fake news » ou un truc inventé par les démocrates pour nuire à Trump », décrit-il, avant d’ajouter : « ils disaient que c’était « just a regular flu » » (juste une simple grippe).

À New York, ville la plus peuplée du pays, les gens ne saisissent pas davantage la gravité de la situation. Thibault, en échange à la New York University, témoigne : « Les gens continuaient de travailler, prendre le « subway » (le métro), etc. Je le voyais depuis ma fenêtre, les bus étaient remplis », explique-t-il. Attentif aux nouvelles en France, l’étudiant de 21 ans décide lui-même de se confiner dans son appartement de Manhattan. « J’avais un stock de nourriture chez moi, mes cours étaient donnés en ligne donc je n’avais pas de raison de sortir et je ne voulais prendre aucun risque », raconte-t-il.

Ce risque, beaucoup le prennent sur les plages de Floride, où les étudiants célèbrent le traditionnel « Spring Break » (vacances de printemps). Victorine, expatriée de 24 ans, travaille dans l’immobilier de luxe à Miami depuis deux mois. Comme Édouard et Thibault, elle a la sensation que les Américains se sentent épargnés par la pandémie, au point d’ironiser : « Ma responsable m’envoyait des mèmes sur le Covid-19 », affirme-t-elle, atterrée.

Le réveil puis la fuite

Tout bascule brusquement le 16 mars. Alors qu’il ne cessait de minimiser les risques et la gravité de la pandémie, Donald Trump change de ton. Après avoir reçu une étude concluant que 2,2 millions d’Américains pourraient mourir si des mesures drastiques n’étaient pas prises, la Maison-Blanche interdit les rassemblements de plus de 10 personnes et recommande le télétravail. Plusieurs villes se mettent alors en confinement. Une partie des États-Unis tombe dans la psychose : des supermarchés sont pris d’assaut et les ventes d’armes explosent. « J’ai croisé une famille qui avait sept chariots de course », se rappelle Victorine. Pour Édouard, travailler devient impossible : « En 2-3 jours, les gens ont totalement changé. Nos couchsurfings (pratique qui consiste à loger chez un habitant gratuitement, ndlr) ont été annulés, les gens ne parlaient plus que de ça. »

Suivant de près la situation en France, il comprend que le confinement va être annoncé par Emmanuel Macron et, enrhumé, il décide d’écourter son voyage de deux semaines : « C’était soit une forme très bénigne de Covid-19, soit un rhume dû aux clim’ mais je n’avais surtout pas envie de mettre les pieds dans un hôpital américain », avoue-t-il. Dans le même temps, plusieurs pays annoncent la fermeture de leurs frontières. Conséquence immédiate, les vols vers la France se font de plus en plus rares, le déclic pour Thibault : « Ma seule peur c’était de rester bloqué là-bas. Je me suis dis qu’il fallait vraiment que je parte le plus vite possible avant que cela ne devienne impossible. »

Avec du recul, il réalise que les mails de son université française l’incitant à rentrer ont pesé dans sa décision. À Miami, c’est l’annonce du Consulat de France, demandant aux non-résidents de faire leurs valises, qui finit de convaincre Victorine : « À part un travail, je n’avais aucune attache alors je me suis sentie concernée. »

“Je suis partie comme une voleuse”

Édouard quitte la Louisiane depuis l’aéroport désert de Bâton-Rouge et Thibault laisse rapidement New York pour l’Île-de-France. Pour Victorine, c’est une tout autre aventure. La Bretonne de 24 ans achète un billet d’avion pour le dernier vol Miami – Paris avant septembre. En quelques jours, elle vend la voiture qu’elle venait d’acheter, à perte. Quant à son logement, au lieu de payer les 12 000 dollars prévus par son contrat qui devait la mener jusqu’en 2021, elle parvient à négocier de ne payer que deux mois grâce à l’aide d’un avocat : « J’ai dit à mon propriétaire qu’il n’y avait aucune clause en cas de crise sanitaire extrême comme celle que nous vivons actuellement. » Mais la veille de son départ, elle apprend l’annulation de son vol malgré l’assurance fournit par le Consulat, faute de personnel disponible.

Sans autre solution, elle tente le tout pour le tout et décide de faire un sit-in devant le comptoir d’Air France, bagages en main, avec d’autres Français. Après six heures d’attente et de longues négociations, elle parvient à embarquer. « J’avais peur, je ne suis même pas allée acheter une bouteille d’eau pour ne pas perdre ma place », se souvient-elle. Finalement, tout le monde trouve tant bien que mal une place à bord de l’avion : « C’était la foire. Les gens parlaient fort, on n’arrivait pas à entendre les consignes du personnel. »

Une fois arrivée en France, c’est l’amertume qui prédomine. « Je suis partie comme une voleuse, j’ai pris la fuite », déplore Victorine. « Ma première pensée, c’est l’échec d’une année, une désillusion », confie Thibault, qui a abandonné son grand projet de recherche malgré ses nombreuses bourses. « J’ai l’impression que toute mon année universitaire est partie en fumée, qu’elle ne vaut plus rien », ajoute-t-il. Édouard, lui, est moins déçu mais sent déjà venir le retour de bâton pour les États-Unis : « Ils ont fait l’autruche, ça va leur coûter cher je pense. » C’est désormais le cas. Devenu le pays le plus touché au monde par l’épidémie, 140 000 cas de Covid-19 étaient recensés le 30 mars aux États-Unis.

Auteur.e.(s)

  • Insupportable bilingue passionné par le monde anglophone. Je vis de basket, de rap et surtout de douceur.

  • Reportrice tête brulée qui questionne le genre et suit de près les mouvements sociaux du monde entier.

  • Passionnée par l’actualité des Amériques, en particulier latine, mais pas que. Je m’intéresse aussi aux questions société et à la vie politique française.