« C’est sûrement un peu inconscient, mais je n’ai pas peur »

  • Par Paola Guzzo
  • 1 avril 2020
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Illustration réalisée par © remilucas – @remilucasremi

Alors qu’Emmanuel Macron vient de promettre « un plan massif » pour l’hôpital après la crise, les structures ne cessent de s’agrandir pour accueillir davantage de patients. Quotidiens bouleversés, rôles réinventés, à l’intérieur, le personnel soignant tente tant bien que mal de faire face à l’épidémie de Covid-19. Mais devant le manque de moyens, d’effectifs et de matériel adapté, la tâche est difficile. Audrey, infirmière aux urgences d’un hôpital du Val-de-Marne, a accepté de nous parler de son quotidien.

Elle se fait de l’ombre. « Ça ne va pas être palpitant hein ! Je te préviens… », commence-t-elle lorsque nous entrons dans le vif du sujet : son travail. L’infirmière urgentiste de 25 ans n’a pas encore travaillé dans une unité consacrée aux cas de Covid-19 donc selon elle, son récit est « moins important » que celui de ses collègues, confronté.e.s au virus tous les jours. Saturé, son hôpital s’apprête à ouvrir une 4ème unité pour accueillir les patients atteints du coronavirus et nécessitant une hospitalisation. Audrey, elle, a le regard tourné vers les autres, en attendant de changer de poste et d’y travailler à son tour. Mais au front, elle y est déjà.

Tu as commencé à travailler dans cet hôpital dès la sortie de ton école d’infirmière. Peux-tu expliquer en quoi consiste ton travail ?

Je travaille aux urgences adultes et pédiatriques. Nous sommes polyvalents et alternons entre les deux services. On va de l’accueil des patients qui arrivent aux urgences, le « tri des patients », jusqu’à la fin de leur prise en charge, que ce soit le retour à domicile ou le transfert vers un service d’hospitalisation.

Comment ton quotidien a-t-il changé depuis le début de la crise sanitaire liée au Covid-19 ?

Aux urgences tout a changé. Nos circuits, notre organisation, les effectifs qui ont été augmentés… Maintenant, le secteur « chirurgie » est devenu le circuit « Covid + », pour les patients qu’on suspecte d’être atteints du coronavirus. Les lits d’hospitalisation pour la nuit n’existent plus. Ils ont été remplacés par un autre circuit qu’on appelle « Covid – ». Il est dédié aux personnes qui ne sont pas suspectées d’avoir le coronavirus. Avant la crise, on avait déjà différents postes (accueil, box pour les soins, hospitalisation pour la nuit). Mais depuis le Covid-19, nos rôles ont changé. On peut travailler à l’accueil « Covid+ », à celui « Covid- », en « box Covid+ » ou alors en « box Covid-». On a ajouté une tente à l’extérieur et c’est une collègue qui, dehors, pose les questions aux patients qui viennent. Elle prend leur température et s’ils ont le moindre symptôme, ils sont dirigés vers le secteur Covid+. Les médecins décident ensuite s’ils doivent être testés ou non.

Y a-t-il des erreurs de répartition ?

Les gens qui viennent aux urgences ont du mal à nous dire tous leurs symptômes parce qu’ils savent qu’ils vont rentrer dans le circuit des cas de Covid-19. Même si dehors ma collègue fait le pré-tri en leur posant des questions, en prenant leur température… Parfois, ils ne le disent pas. Moi, à l’accueil, je prends leurs constantes, donc je les vois un peu plus longuement. Et je dois leur demander plusieurs fois, alors que je les vois tousser devant moi…  

« Il y a des infirmières qui continuent à travailler alors qu’elles ont attrapé le Covid-19, compte tenu du manque de personnel… »

Vous êtes en première ligne. Qu’en est-il de la santé des soignants qui travaillent avec toi ?

Les soignants sont testés dès qu’ils ont le moindre signe et sont renvoyés si leur présence n’est pas absolument nécessaire. Cependant, je sais qu’il y a des infirmières qui continuent à travailler alors qu’elles ont attrapé le Covid-19, compte tenu du manque de personnel… Pour l’instant, on peut encore se permettre de s’arrêter si on tombe malade. Mais je pense que bientôt, quand on sera malade et qu’on sera capable de le supporter, on devra quand même venir travailler. C’est d’ailleurs ce qui se passait avant. Ça fait un an et demi que je travaille, je n’ai pas posé de jour d’arrêt. Je suis venue travailler de nombreuses fois malade comme un chien, parce que je savais, que si je ne venais pas, mes collègues seraient en sous-effectif et que ce serait compliqué pour eux…

Tu travailles notamment à l’accueil « Covid- ». Est-ce que tu as vu un changement en terme de patients et de pathologies, pour les personnes qui ne sont pas suspectées d’avoir le coronavirus ?

Il y a quand même quelque chose de « positif » qui est arrivé grâce au coronavirus : les gens ne viennent plus vraiment pour rien aux urgences. Par contre, il y a beaucoup de femmes battues. Une fois, une femme s’est présentée en disant qu’elle s’était fait battre par son copain. Une autre avait des yeux au beurre noir, des bleus un peu partout, saignait du nez et nous a affirmé être tombée dans les escaliers. Qui sommes-nous pour les forcer à avouer ? On en voit régulièrement hors coronavirus, mais là j’en ai eu deux, trois dans la même journée…. Après on a aussi beaucoup de problèmes psychiatriques… L’autre jour des pompiers m’ont amené une dame. Ils m’ont expliqué qu’elle n’avait pas d’antécédents psychiatriques, selon sa famille. Mais elle était totalement délirante. Elle avait décompensé (se dit d’une personne qui va bien et qui se met à aller mal, ndlr). Le confinement peut avoir une atteinte sur des pathologies psychiatriques, du fait du changement des habitudes. Il y a aussi pas mal de tentatives de suicides et de consommation d’alcool.

« En « Covid –» je n’ai qu’un masque chirurgical, pas de FFP2, alors que je suis souvent au contact de malades. »

Est-ce que tu as peur pour ta santé ?

C’est peut-être un peu inconscient, mais je n’ai pas peur. J’ai l’impression que quand on est fait ce métier, on n’a pas trop peur. Mais on verra quand je travaillerai en service « Covid+ ». J’essaie de me protéger comme je peux, de bien me laver les mains… En « Covid- » je n’ai qu’un masque chirurgical, pas de FFP2 (masques de protection respiratoire filtrants qui protège davantage, ndlr), alors que je suis souvent au contact de malades. Je viens de déménager et j’en suis vraiment heureuse. Je sais très bien que là, quand je rentre chez moi je ne risque pas de contaminer ma mère de 63 ans. Mon grand-père, lui, a attrapé le virus alors qu’il était en accueil provisoire dans une maison de retraite… Je suis un peu inquiète, mais c’est un battant.

Mise à jour : Depuis l’interview, réalisée le samedi 28 mars, le grand-père d’Audrey est décédé du Covid-19, le lundi 30 mars 2020.

Emmanuel Macron a déclaré qu’il organiserait un « plan massif pour l’hôpital », qu’en penses-tu ?

Quelqu’un disait, « ce n’est pas une guerre, parce qu’après une guerre, on cherche à revenir à la normale ». Je suis d’accord. Quelque chose n’allait pas dans notre système de santé de départ et il faudra changer ça. Je trouve ça dingue qu’il faille une crise comme ça pour que les gens se rendent compte qu’on fait un travail difficile.

Auteur.e.(s)

  • Reportrice tête brulée qui questionne le genre et suit de près les mouvements sociaux du monde entier.