Les médecins de ville en première ligne

  • Par Julie Renson Miquel
  • 2 avril 2020
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Illustration réalisée par © Joanne Hebert – @a_noir_e_blanc

Confrontés tous les jours au Covid-19 dans leur cabinet, les médecins généralistes s’organisent partout en France pour faire face à la pandémie. En Seine-et-Marne (77), deuxième désert médical de France après Mayotte selon l’Ordre national des Médecins, ils font front commun et peuvent compter sur la solidarité de leurs patients. Témoignages.

Masque FFP2 sur le visage, le Docteur Christophe Thevenon, qui travaille à Thomery (Seine-et-Marne) depuis 30 ans est le seul médecin de cette petite ville d’à peine 3500 habitants. Au fil des semaines, le nombre de personnes touchées par le coronavirus augmente. « J’ai envoyé beaucoup plus de gens se faire tester par rapport à il y a 15 jours », affirme-t-il.

Entre deux rendez-vous, il nous explique comment il a réorganisé son cabinet médical pour faire face à l’épidémie de Covid-19 : « La salle d’attente est scindée en deux parties. Les personnes susceptibles d’avoir des symptômes du coronavirus sont mises dans un coin particulier, il y a un fléchage afin qu’ils ne se mélangent pas aux autres. Je ne reçois les patients que sur rendez-vous. Les gens se croisent très peu. » Tout est fait pour éviter la transmission du virus : gel hydroalcoolique à disposition, prise de température systématique dès leur entrée dans le cabinet, réaménagement des horaires de consultations, mise en place de téléconsultations…

« Des cas de Covid-19, j’en ai tous les jours, raconte-t-il. J’ai des suspicions cliniques et aussi des confirmations biologiques. » Pour le moment, ces confirmations biologiques ne sont disponibles qu’aux professionnels de santé et aux personnes dites « à risque » ayant déjà des symptômes comme la fièvre. « Pour les autres, c’est une confirmation clinique. Je respecte les protocoles qu’on m’a donnés. »

Pourtant, depuis que l’épidémie de Covid-19 s’est aggravée, la plupart des médecins voient leur nombre de consultation par jour baisser. « Nous avons entre 20 et 30% de travail en moins, explique le docteur Thevenon. Un certain nombre de patients ont peur d’aller dans les cabinets médicaux. J’ai un exemple précis d’une dame à qui j’avais demandé de faire une radio des côtes pour un problème traumatique. Non seulement, elle n’a pas voulu faire la radio, parce qu’elle avait peur d’aller dans le centre de radiologie, de peur d’attraper le virus, mais en plus elle n’a pas voulu venir au cabinet. » Le médecin observe que les gens ont de plus en plus  peur. « La médiatisation, le décompte des morts… Je pense que ça y est pour quelques chose. Cela crée un véritable sentiment d’angoisse », ajoute-t-il. Malgré le risque quotidien d’être contaminé par l’un de ses patients, le docteur Thevenon ne se laisse pas envahir par la peur : « J’essaye de faire mon boulot, les gens ont besoin de nous en ce moment ! »

Des stocks de masques périmés à la rescousse

Si la situation semble pour le moment sous contrôle en Seine-et-Marne, la question des masques n’est toujours pas réglée. Christophe Thevenon a quant à lui récupéré un stock datant de l’épidémie H1N1 grâce à la mairie de Thomery. Une aide qui est la bienvenue même si les masques sont périmés. « Ils sont efficaces mais les élastiques lâchent...  Ce n’est pas logique qu’on soit obligé d’utiliser du matériel périmé ou ancien en France. » Le médecin attend toujours sa deuxième dotation hebdomadaire de l’Etat, soit 18 masques FFP2 : « J’ai reçu la première il y a 15 jours. Je suis allé chez le pharmacien vendredi dernier mais il n’avait pas la suivante. Applaudir les soignants c’est bien, c’est très sympa, mais ce qu’il faudrait surtout c’est qu’on ait de quoi se protéger. Pour les collègues dans les hôpitaux et les infirmières, c’est pareil. »

Christophe Thevenon a profité de la dotation de masques de la mairie pour aider ses confrères. « J’ai pu récupérer une douzaine de boites, j’en ai distribué à d’autres médecins, aux infirmières, aux gens qui pouvaient en avoir besoin. C’était un peu trop le “système débrouille“ pour se trouver des masques surtout au début. En situation de crise il faut essayer de trouver une entraide les uns avec les autres. »

L’entraide, un maître mot au Pôle santé de la Céramique à Ecuelles. Le bâtiment de 400m², qui regroupe une dizaine d’infirmières, deux médecins généralistes, un podologue, un ostéopathe, un rhumatologue et un psychologue, a été complètement réaménagé pour faire face à l’épidémie.

« Au tout début de la crise, nous avons mis en place une salle ou l’on voit seulement les Covid avec tout un protocole de sécurité » explique le docteur Catherine Rodriguez. « Les gens sonnent et restent dans leur voiture, comme un drive. Puis, on les fait rentrer, un par un, pour qu’il n’y ait pas d’interaction. On fonctionne aussi par téléconsultation et à partir de demain on met en place le même système de suivi avec les infirmières si besoin. »

Cette semaine, les deux médecins du pôle ont vu entre 10 et 20 suspicions de Covid-19 par jour. Pour faire face au flux, le protocole est bien rodé : gel hydroalcoolique, prise de la température puis interrogatoire. Les patients qui ont les symptômes du Covid-19, se voient alors offrir un masque et répondent à un questionnaire type précis et complet, avec un assistant médical. Une fois ce premier contrôle passé, le rendez-vous avec le médecin peut avoir lieu, mais pas n’importe où…

 « On a transformé notre salle de repos en salle de confinement » explique Alexandre Ad Der Halden, le podologue du pôle.  « Tous les Covid y sont envoyés un par un. Les autres malades vont dans les salles habituelles. Dès que les médecins consultent dans la salle “Covid“, ils s’équipent : surblouse, surchaussures, masque, et lunette. Et à chaque fois qu’ils ont terminé une consultation, je passe désinfecter totalement la salle. Puis, on fait sortir les gens par la sortie de secours pour éviter qu’ils ne croisent des gens qui attendent dehors. »

La solidarité au rendez-vous

Si le rhumatologue et le psychologue ont dû fermer leurs cabinet, ils continuent de travailler à distance. Alexandre Ad Der Halden, a, quant à lui, décidé de rester sur place pour aider bénévolement ses collègues médecins. Le jeune podologue de 28 ans fait donc office d’assistant médical et s’occupe, en plus du standard téléphonique, de la désinfection de la salle et de tout le protocole préparatoire avant les rendez-vous.

Impossible pour lui de rester chez lui à se tourner les pouces en sachant ses collègues dans la galère. « La secrétaire est en arrêt maladie et confinée chez elle, car elle est considérée comme une “personne sensible“. Je vois comment les médecins d’ici bossent au quotidien, elles enchaînent toute la journée. Pour avoir un rendez-vous en temps normal c’est trois semaines d’attente ! Elles sont débordées » confie-t-il. « Catherine je l’ai déjà vue plusieurs fois sortir du pôle à 22h… Ce sont des journées de dingue. Alors je me suis dit : si là elles n’ont pas de secrétaire et qu’en plus on doit checker les patients et les accueillir,  elles ne vont jamais y arriver. Comme on m’a demandé de fermer mon cabinet, autant que j’aide comme je peux. »

Le podologue est conscient des risques. Il n’hésite pas à se rendre au pôle tous les jours : « C’est périlleux,  mais je ne suis pas très inquiet. On a mis en place dès le début un protocole stricte qui fonctionne bien et qui respecte les distances de sécurité. Quand je pose des questions aux patients, je suis à un ou deux mètres d’eux. Je lave mes affaires tous les jours à 90 degrés et grâce aux médecins j’ai un masque FFP2 voire FFP3 que je change toutes les 4-5 heures. J’ai même des charlottes et des gants. »

Cet équipement, le personnel de santé du pôle l’a récupéré grâce aux patients. « Nous sommes chanceux, certains nous ont collecté d’anciens masques FFP2 », confie le docteur Catherine Rodriguez. « On peut compter sur leur solidarité. On nous a amené des gants et du gel hydroalcoolique. Hier, c’était des blouses et du produit pour désinfecter les sols. On a fait des commandes mais l’essentiel de ce qu’on a eu nous vient de nos patients ! Je les en remercie. Nous n’avons rien reçu de l’Etat. Seulement trois masque FFP2 depuis le début de la crise ! Et les infirmières n’ont eu que quelques masques chirurgicaux. Heureusement que les patients étaient là pour nous aider. Je comprends que le gouvernement puisse avoir des priorités, mais on est en première ligne quand même ! »

Cette semaine, le département de Seine-et-Marne a commandé un million de masque, d’après le docteur Rodriguez. « Ils devaient arriver hier ou aujourd’hui, mais je n’ai pas encore de nouvelles », ajoute-t-elle. Une dotation que les médecins généralistes attendent avec impatience pour exercer leur profession avec un peu plus de sérénité.

Auteur.e.(s)

  • Amie des pangolins avec toujours un livre à portée de main. Mordue de sport au jeu de jambes (pas tout à fait) affûté 🎾🏃🏽‍♀️🤿