Masques : la contre-attaque des bénévoles

  • Par Paola Guzzo
  • 6 avril 2020
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Illustration réalisée par © Olivier Lemaître – @1olive7

Depuis le début de la crise sanitaire, le monde manque de masques pour se protéger du virus. Face à la pénurie, de nombreux bénévoles n’ont pas attendu les directives du gouvernement pour organiser la solidarité.

C’est le précieux sésame que tout le monde cherche et que l’on ne trouve nulle part. « Je me pose une question. Ceux qui sortent avec des masques, vous les avez eus où ? » La question, posée sur le groupe Facebook Wanted Community Paris [un groupe d’entraide] le 5 avril déclenche plus de 500 commentaires en à peine une heure. Les un.e.s les ont achetés sur internet, les autres en avaient chez eux, ils étaient vieux, périmés. Certains de ces mots témoignent de la réalité du moment, teintée de pénurie pour le personnel en première ligne. « Je suis médecin généraliste et je n’en ai même pas pour moi», commente un homme. « Je suis dans le médico-social et c’est la dèche. Et quand je suis de repos, j’utilise un masque en tissu », explique une femme. Parmi les réponses, des conseils, des tutos, des photos, souvent accompagnés de ce conseil : « Mais faites-les, vous-même ! »

Solidarité 2.0

Les confinés sont nombreux à avoir décidé de mettre la main à l’aiguille pour passer à la confection maison de masques « alternatifs » (qui ne sont pas destinés au personnel au contact du virus). Célia est l’une des trois fondatrices du compte Instagram « Sauve Ton Soignant du Burn-Out » qui met en contact des couturier.e.s bénévoles et les personnes qui ont besoin de masques. Pour chaque département, un post Instagram, sous lequel sont invité.e.s à commenter bénéficiaires potentiels et généreux donateurs. Toutes les trois mamans, Célia, Céline et Delphine se sont rencontrées virtuellement. L’une habite dans le 3e arrondissement Lyonnais, la seconde dans La Loire et la dernière, en Haute-Savoie.

En une semaine, plus de 3 000 personnes commentent leurs posts et tentent de les contacter. « Au début c’est terrorisant. On ne s’attend pas du tout à prendre un raz-de-marée pareil. Et puis au final quand on voit tous les messages qu’on reçoit, c’est que du bonheur. C’est vraiment de la solidarité », raconte Célia, entre deux gazouillis de son bébé. Rapidement, elles commencent à s’organiser avec Mask Attack, un autre groupe d’entraide sur Facebook, qui compte plus de 7 000 membres et sert à centraliser les demandes, cette fois-ci par région. Aujourd’hui, la mécanique est bien huilée et les bénévoles font des mises à jour quotidiennes sur un groupe Whatsapp dédié : « Ça nous a bien plu d’avoir la possibilité de mettre en contact des gens qui avaient Instagram, mais pas Facebook et vice versa », explique-t-elle.

« Parfois ce sont nos patients qui nous donnent des masques »

Si les masques proposés ne sont pas les plus protecteurs pour le personnel en première ligne, ils sont quand même très fréquemment réclamés par des soignants qui n’ont rien. « On ne peut pas faire des FFP2 [masques de protections soumis à des normes européennes, recommandés pour le personnel soignant, ndlr], c’est un processus de fabrication très contrôlé. Les nôtres sont de simples masques en tissus, pour que la personne qui le porte ne contamine pas les gens autour d’elle… », poursuit Célia. Sur leur compte, tout le processus de création est expliqué dans des stories permanentes [messages illustrés présents sur l’écran d’accueil d’un compte Instagram]. Elles sont aidées d’une couturière, Mariska, qui a retravaillé un tutoriel proposé par le CHU de Grenoble (l’un des premiers hôpitaux à avoir diffusé un appel aux masques accompagné d’instructions) en partenariat avec un hôpital toulousain. « Elle fait valider régulièrement tout ce qu’elle met en place par des ingénieurs textiles et des professionnels de santé », explique la mère de famille de 27 ans.

Si les bénévoles œuvrent tous pour le même but, des désaccords empêchent pourtant les initiatives solidaires d’être totalement centralisées. Pour certaines personnes comme Célia, le tissu doit être neuf et en coton. Pour d’autres comme la créatrice du groupe Facebook « Couturières Solidaires de France », il peut être récupéré. Selon Audrey, infirmière dans un hôpital du Val-de-Marne, toutes ces initiatives sont également salvatrices pour le personnel soignant qui ne travaille pas encore en service Covid. « À l’hôpital, des bénévoles et des entreprises nous donnent du matériel, des masques et des blouses à nous aussi. C’est vraiment super parce qu’on commence à en manquer», confie-t-elle. « Parfois ce sont nos patients qui nous donnent des masques », s’insurge Bastien, interne en médecine généraliste dans un cabinet de Saint-Maur des Fossés (94).

Illustration réalisée par © Raphael Gubler

Des entreprises locales engagées

Les confiné.e.s n’ont pas été les seul.e.s à avoir des élans de solidarité. Du côté du monde du textile, de nombreuses entreprises se sont elles-aussi mises à créer bénévolement. Parmi celles-ci, l’atelier Tuffery, une entreprise familiale spécialisée dans la confection de jeans en Lozère depuis 1892. Active depuis le début du confinement, la petite équipe fabrique des masques dits «  alternatifs », avec le tissu en polycoton utilisé pour l’intérieur des poches de jean. « Ce qu’on pensait faire pendant un dimanche et à la limite un lundi matin, on l’a fait comme des fous avec toute l’équipe. On a dû en faireentre 6 000 et 8 000, nous n’avons pas compté », explique Julien, salarié de l’atelier. Il ajoute : « On n’est pas une entreprise médicale, on a juste beaucoup d’expérience dans la couture, une sacrée dose de bon sens et une grande envie d’aider. »

Touchée par les nombreux remerciements, l’équipe a continué de produire des masques pour « le second rideau » [le grand public] sans oublier de donner des recommandations d’utilisation : respecter les gestes barrières, ne les porter que quelques heures (4 heures maximum), les laver ou les tremper à 60°C pendant 20 minutes (puis bien les sécher) ou les mettre au four à 70°C. « La première consigne a été de demander aux gens de laisser les masques médicaux aux soignants, parce que les nôtres ne peuvent pas suffisamment les protéger », explique-t-il. Pour la livraison, c’est aux bénéficiaires de passer chercher les précieux bouts de tissus. Afin d’éviter toute proximité physique, il sont déposés devant la boutique, emballés. Fin mars, le Comité Stratégique de la Filière Mode et Luxe a pris le relais pour soulager les ateliers indépendants devant répondre aux particuliers mais aussi à celles des professionnels. Désormais, un site centralise les demandes et plus de 800 000 masques sont réalisés chaque jour dans des ateliers aux quatre coins de la France.

Le yo-yo des directives officielles

Jeudi 2 avril, l’Académie Nationale de Médecine s’est prononcée sur l’utilisation de ces masques. Dans un communiqué, elle a recommandé que le port d’un masque « grand public », aussi dit « alternatif », soit rendu « obligatoire pour les sorties nécessaires en période de confinement », mais également lorsque le confinement sera progressivement levé. « Avec le lavage des mains et l’utilisation du gel hydro-alcoolique, le port de masque est l’une des principales mesures qui permettra d’interrompre l’épidémie », explique le docteur Garin dans une vidéo jointe au communiqué. Dedans, il y fait également une démonstration de fabrication de l’un de ces masques. « Depuis ce matin, on a eu une centaine d’appels », raconte Julien de l’atelier Tuffery, qui lie cette nouvelle vague de sollicitations aux nouvelles recommandations.

Alors qu’il ne recommandait pas officiellement l’utilisation de ces masques « barrières » en tissu, le gouvernement français a fait volte-face la semaine dernière. Vendredi 3 avril, le Directeur Général de la Santé, Jérôme Salomon a annoncé la production de 500 000 masques « alternatifs » par mois : « Nous encourageons le grand public, s’il le souhaite, à en porter, en particulier ces masques alternatifs qui sont en cours de production ». Pour Célia de l’équipe de « Sauve Ton Soignant du Burn-Out » qui n’a pas attendu l’aval du gouvernement pour s’engager, cette solidarité ne fait que commencer « Certains témoignages que l’on reçoit de la part de soignants font peur… Mais à côté, il y a tellement de personnes qui se proposent d’aider que ce n’est que du bonheur. Je ne regrette pas du tout de m’être lancée dans cette aventure ».

L’utilisation de ce masque doit impérativement être couplée aux gestes barrière de lutte contre le coronavirus. Pour en savoir plus : Le site stop-postillons.fr a été mis en place par quatre médecins et détaille les procédures de fabrication d’un masque alternatif ainsi que la bonne façon de l’utiliser. Mais pour ceux qui le peuvent, surtout : Restez chez vous.

Auteur.e.(s)

  • Reportrice tête brulée qui questionne le genre et suit de près les mouvements sociaux du monde entier.