Algérie : Trêve forcée pour le Hirak

  • Par Rémi Bouveresse
  • 7 avril 2020
Lucy-Wagiel-hirak-algérie

Illustration réalisée par © Lucy Wagiel – @lululucide

Après des débats, les manifestants algériens se sont résignés au confinement, au risque de voir le mouvement s’éteindre. Pendant ce temps, le régime profite de cette accalmie.

Vendredi dernier, pour la troisième fois consécutive, les rues d’Alger sonnaient étrangement faux. D’habitude, elles sont pleines de manifestants venus exprimer leur colère, réclamer sans relâche une révolution politique. La clameur des manifestants a laissé place au calme des rues désertes, confinement oblige. Pour nombre d’entre eux, se résoudre à mettre le Hirak en pause fut un déchirement, comme l’explique Akram Belkaïd, journaliste et essayiste algérien. « Il y a eu de gros débats à l’intérieur du mouvement, sur Facebook et dans les manifestations, notamment celle du 13 mars. Beaucoup d’ultras voulaient continuer la lutte coûte que coûte. »

Le risque d’une débâcle sanitaire

Pour lui, il était « sage » de suspendre le Hirak. « L’objectif est d’empêcher la propagation du virus, en sachant que le système de santé n’est pas préparé à ce genre de catastrophe », note l’essayiste. Le coronavirus a forcé les manifestants à faire le choix de la raison, devant le risque d’un véritable désastre sanitaire. Manque de masques et de respirateurs, pas assez d’hôpitaux… Le pays semble désarmé pour combattre le Covid-19, qui a fait, pour le moment, moins de 200 victimes. Si les Algériens pâtissent de ces insuffisances, c’est qu’ils paient les lacunes des années Bouteflika, selon Akram Belkaïd : « Malgré vingt ans de période faste du point de vue de l’exploitation pétrolière, pas un seul grand hôpital n’a été construit. » Le journaliste note aussi avec amertume que l’élite économique et politique du pays s’est toujours faite soigner à l’étranger, preuve ultime de la défaillance du système de santé algérien.

Un choix mature

Au-delà de la nécessité imposée par le virus, la suspension du mouvement de protestation est aussi un signe de maturité politique. En annonçant l’arrêt provisoire du Hirak au même moment qu’une interdiction de manifester était prononcée, ses partisans ont prouvé que leur but n’était pas seulement de contester l’ordre établi, mais d’en construire un nouveau. « Dans cette affaire, on peut dire que les manifestants du Hirak ont démontré une nouvelle fois qu’ils avaient plus de maturité que le régime algérien, ce qui leur donne un crédit supplémentaire », affirme Akram Belkaïd.

Cet arrêt intervient pourtant à un moment crucial pour le Hirak, qui connaissait une bonne dynamique ces dernières semaines. Le 22 février, des milliers d’Algériens défilaient dans les plus grandes villes du pays pour célébrer le premier anniversaire du mouvement. Traditionnellement organisées les vendredis, les manifestations s’étaient même étendues à d’autres jours de la semaine, « une situation de pré-désobéissance civile », selon Akram Belkaïd.

La répression du régime s’intensifie

Le confinement est donc une aubaine pour le gouvernement d’Abdelmadjid Tebboune, arrivé au pouvoir le 19 décembre. Le Covid-19 réussit à faire taire provisoirement un mouvement que le régime n’a jamais réussi à désamorcer. Il profite même de cette trêve imposée pour accentuer la répression exercée sur les figures du Hirak. Le 24 mars, Karim Tabbou, chef d’un petit parti d’opposition et partisan notoire du mouvement, était condamné en l’absence de ses avocats à un an de prison ferme pour “atteinte à l’intégrité du territoire national” alors qu’il aurait dû être libéré, après avoir purgé sa peine. Ce lundi, Abdelouahab Fersaoui, autre figure de la contestation, était condamné à un an de prison ferme pour les mêmes faits que Karim Tabbou. Akram Belkaïd n’est pas surpris de cet acharnement judiciaire : « Le système n’en a cure. Pour lui c’est l’occasion ou jamais de casser le mouvement en ciblant toutes les personnalités qui ont pu le représenter. »

Selon lui, cette stratégie gouvernementale comporte toutefois un « risque » : attiser la colère des manifestants et relancer le Hirak. Pour l’heure, il est impossible de savoir si le mouvement survivra à cette trêve, qui rompt avec la dynamique entamée il y a un an. Mais pour Akram Belkaïd, la gestion de la crise sanitaire et la répression motiveront les Algériens. « Je pense que les gens vont essayer de sortir à nouveau. À la colère du Hirak s’ajoutera la colère contre l’incapacité du pouvoir à gérer l’épidémie. Le jour où les Algériens ressortiront dans la rue, ce sera de nouveau puissant parce que rien n’est réglé. »

Auteur.e.(s)

  • Insupportable bilingue passionné par le monde anglophone. Je vis de basket, de rap et surtout de douceur.