Le confinement, allié de l’environnement ?

  • Par Julie Renson Miquel
  • 10 avril 2020
Raphael L-d / Atelier Caberu

 

Illustration réalisée par ©Raphael L-D @atelier_caberu

Animaux sauvages en ville, baisse de la pollution atmosphérique… le confinement des hommes semble profitable à l’environnement. Un leurre ? Ou faut-il s’en réjouir ? Nous avons posé la question à Romain Julliard, professeur d’écologie au Muséum national d’histoire naturelle.

Un puma dans les rues de Santiago du Chili, des canards qui se dandinent devant la Comédie Française, des chèvres sauvages qui envahissent le centre-ville de Llandudno, au Pays de Galles, ou encore des dauphins aperçus le long des quais en Sardaigne (et non à Venise) en l’absence de navires de croisière… ces exemples cocasses d’animaux sauvages qui prennent leurs aises se multiplient depuis quelques semaines. Face à ces phénomènes, peut-on affirmer que le confinement des hommes, mis en place pour éviter la propagation du Covid-19, est profitable à la nature ?

« Il est très difficile de mesurer l’impact du confinement sur la biodiversité » selon Romain Julliard, professeur d’écologie au Museum national d’histoire naturelle. Pour les chercheurs et leurs étudiants confinés, il est « impossible » de mettre en place des dispositifs d’observation. « Les informations que nous avons sont une somme d’anecdotes qui proviennent de nos propres réseaux d’observateurs ». De plus, la situation étant inédite dans le monde entier, « nous avons peu de point de comparaison » poursuit le chercheur.

« La nature a horreur du vide »

Difficile donc d’affirmer que la nature reprend ses droits. Cependant, « la nature a horreur du vide, explique Romain Julliard. Dès qu’on lui laisse une place, elle va avoir tendance à “l’occuper“ ». Pendant le confinement, le chercheur s’attend plutôt à ce que certaines espèces fassent évoluer leur comportement. En particulier dans les espaces urbains les plus minéraux, comme les routes, les trottoirs, les places, etc. Parmi ces espèces flexibles, les oiseaux : « les moineaux, les corneilles ou encore les pigeons, seront probablement moins présents dans les parcs, qui leur servent de zones de refuge quand il y a beaucoup de gens dans la rue. Ils libéreront ainsi la place pour d’autres oiseaux.  Certains mammifères comme les renards, les rats ou les fouines de villes vont aussi s’adapter, ajoute le chercheur. Ils sont surement déjà beaucoup plus diurnes* qu’ils ne l’étaient avant le confinement. » Enfin, la flore des parcs devrait se développer : « Si les paysagistes, les gestionnaires de ces espaces ou les agents municipaux restent chez eux, la nature va en profiter. Les insectes qui se nourrissent des fleurs et des feuilles vont proliférer. »

* Diurne : se dit des animaux actifs pendant le jour. En opposition à nocturne, qui se dit d’un animal qui sort, agit, vole ou court pendant la nuit.

Cependant, pour Romain Julliard, il ne faut pas s’attendre à une révolution, mais plutôt à une « petite recomposition ». « C’est très temporaire à l’échelle des mécanismes de la biodiversité », conclut-il.

Une baisse drastique de la pollution atmosphérique

L’impact du confinement sur la pollution atmosphérique est quant à lui considérable. Entre le 14 et le 25 mars, la pollution liée au dioxyde d’azote* (N0 2) a chuté d’au moins 30% au-dessus de la France, de l’Italie et de l’Espagne, par rapport à mars 2019, selon des données recueillies par l’Agence spatiale européenne. « Le satellite Copernicus Sentinel-5P a récemment cartographié la pollution atmosphérique à travers l’Europe et la Chine et a révélé une baisse significative des concentrations de dioxyde d’azote – coïncidant avec les strictes mesures de quarantaine », explique l’ESA. Ce phénomène avait déjà été observé en Chine début mars par la NASA et l’ESA.

*Le dioxyde d’azote est un gaz, polluant majeur de l’atmosphère terrestre, produit par les moteurs des véhicules, les activités industrielles et les centrales thermiques.

Les scientifiques s’accordent sur un point : « La baisse de la pollution atmosphérique a épargné davantage de vies, en Chine, que le coronavirus n’en a coûté », comme l’affirme François Gemenne, membre du GIEC, directeur du Hugo Observatory et spécialiste en géopolitique de l’environnement, dans une vidéo Konbini. Selon le chercheur,  1 100 000 personnes meurent chaque année en Chine des conséquences de cette pollution*. « On estime le bilan du coronavirus en Chine à 3 500 morts et la baisse de la pollution atmosphérique a permis d’épargner à peu près 60 000 vies. »

*Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 7 millions de personnes meurent chaque année dans le monde à cause de la pollution atmosphérique.

Quid du retour à la normale ?

Si, à court terme, le confinement semble bénéfique pour le climat, une question s’impose : que va-t-il se passer lors du retour à la normale ? Dans une tribune publiée le 28 mars dans Le Soir, François Gemenne met en lumière cette problématique. « Les émissions de gaz à effet de serre ont toujours tendance à rebondir, après une crise » explique le chercheur, prenant en exemple la crise économique de 2008. « Une fois la crise passée, les gouvernements devront injecter des milliards d’euros, de dollars et de yuans pour relancer l’économie. Ils disposeront d’un instrument massif de planification économique, inédit dans l’Histoire récente. Mais au lieu d’un “Green New Deal” , beaucoup préféreront tendre une bouée de sauvetage à l’industrie fossile. » Avant d’ajouter : « Beaucoup de gouvernements risquent aussi d’en profiter pour remettre en cause les quelques mesures engagées pour lutter contre le changement climatique, au nom de la relance économique. »

Une crainte que partage Romain Julliard : « C’est un scénario tout à fait possible. Il ne faut pas penser qu’automatiquement cette crise va nous ouvrir les yeux et nous conduire à changer de société. Par contre cela nous donne la possibilité de changer et de préparer dès maintenant un scénario alternatif. » Pour le chercheur, cette phase de réinvestissement dans l’économie est « une fenêtre d’opportunité » à ne pas manquer car elle ne se représentera peut-être pas de sitôt.

Autre réserve soulevée par Romain Julliard, l’idée plus ou moins consciente que pour sauver le climat il faille rester confiné. « Il faut faire attention à ce que l’on va garder en mémoire. La corrélation entre le confinement et le climat est dangereuse.  Si les gens se disent que c’est à ce coût astronomique que l’on va sauver le climat, ils vont se décourager et penser que c’est un objectif inatteignable. »

« Le confinement peut permettre une prise de conscience »

Cette période sans précédent pourrait néanmoins se révéler positive selon Romain Julliard. « Le confinement pose la question de notre relation et notre besoin de nature. Il peut engendrer une prise de conscience des urbains sur l’importance de notre rapport quotidien à la nature, sur la nécessité de la protéger.  Un bien commun dont on bénéficie parfois sans s’en rendre compte et pour lequel on ne mesure pas les enjeux. »

Or, il est possible de préserver la biodiversité à l’échelle locale. « Cela commence dans son jardin, quand on en a un, confie le chercheur. En y laissant un petit coin de nature, le retour de la biodiversité (insectes, oiseaux) est assez spectaculaire. Ensuite, à grande échelle, l’agriculture est le facteur principal affectant la biodiversité, ajoute-t-il. Elle peut la réduire drastiquement si l’on est sur des modèles très intensifs ou, au contraire, contribuer à rendre nos campagnes extrêmement riches si l’on est sur des modèles beaucoup plus respectueux. En tant qu’individu et consommateur, nous pouvons donc avoir une action via notre consommation. »

Si vous voulez profiter du confinement pour aider les chercheurs, c’est possible ! Plusieurs programmes de sciences participatives sont conçus pour être menés dans les jardins des particuliers. Rendez-vous sur le site VigieNature, développé par le Muséum national d’histoire naturelle ou alors participez à l’opération « confinés mais aux aguets » de la Ligue de protection des oiseaux. Vos contributions alimenteront les bases de données des chercheurs et aideront ces derniers à comprendre les relations entre la biodiversité et la ville.

Auteur.e.(s)

  • Amie des pangolins avec toujours un livre à portée de main. Mordue de sport au jeu de jambes (pas tout à fait) affûté 🎾🏃🏽‍♀️🤿