Les casseroles, relais de la contestation au Chili

  • Par Rémi Bouveresse
  • 13 avril 2020
Sicksadtatoo-chili-contestation

Illustration réalisée par ©Sicksadtatoo – @sicksadtattoo

Dans le pays d’Amérique du Sud, le confinement a pris le pas sur le mouvement social né en octobre 2019. Mais les manifestants, loin d’être abattus, trouvent des façons alternatives de continuer la lutte.

Il est 21 heures à Santiago de Chile, la ville se nappe d’une douce quiétude en cette période de confinement. Soudain, le silence est rompu par des bruits de casseroles. Une, deux puis des dizaines de gamelles s’entrechoquent dans différents quartiers de la capitale, jusqu’à s’inviter dans les appartements. Les musiciens de ce joyeux vacarme ne sont autres que les habitants de la ville la plus peuplée du Chili, postés sur leurs balcons ou à leurs fenêtres. Chaque vendredi depuis le début du confinement se tiennent ces “cacerolazos”, concerts de casseroles contre le président Sebastian Piñera. Les rassemblements étant interdits, ce récital est une façon pour les militants de poursuivre le mouvement social qui secoue le pays depuis octobre 2019.

Ils ont d’ailleurs choisi d’organiser les “cacerolazos” le vendredi, jour des plus fortes manifestations, pour maintenir la dynamique du mouvement. Présente depuis le début de la contestation, cette pratique a une histoire tourmentée, rappelle José Bengoa, historien et anthropologue chilien : « Pendant le gouvernement populaire de Salvador Allende (1970-1973), c’est la droite qui a commencé à faire des “cacerolazos”. Mais sous la dictature d’Augusto Pinochet, les couches moyennes et populaires se sont réapproprié les concerts de casseroles. Aujourd’hui, la mémoire collective se rappelle de la période Pinochet parce que c’est le plus grand traumatisme de l’histoire du pays. »

Des actions de solidarité

Les “cacerolazos” sont donc hautement symboliques pour les manifestants, qui s’en servent pour dénoncer les inégalités sociales et économiques, déjà présentes sous la dictature. Ils leur permettent aussi de protester en toute légalité, eux qui ont tout de suite accepté le confinement, comme l’explique Victor de la Fuente, journaliste à l’édition chilienne du Monde Diplomatique : « Les gens ont accepté parce qu’ils ont vu que c’était grave. Il y a eu un plein accord pour dire “el pueblo cuida el pueblo” (le peuple prend soin du peuple), comme une activité de résistance, mais pendant le confinement. » Plusieurs actions de solidarité se sont ainsi mises en place, comme la désinfection du métro et des bus de Santiago, menée par La Primera linea (la première ligne). Essentiellement constitué de jeunes, le collectif se place en tête de cortège lors des manifestations pour servir de tampon avec la police.

D’autres initiatives ont éclos au sein du mouvement depuis le début du confinement. Plutôt que d’être rangées aux placards, les pancartes des manifestations sont venues peupler les balcons. Un petit “Manuel pour protester depuis chez soi” a même été publié sur Instagram par le collectif d’artistes Depresion Intermedia. Les lecteurs sont invités à chanter depuis leur fenêtre, décorer leur balcon de pancartes originales et faire sonner leurs casseroles. Depuis quelques jours, des pétitions fleurissent sur Internet pour protester contre l’emprisonnement de plusieurs milliers de manifestants. Leur situation inquiète particulièrement en ces temps d’épidémie, comme l’explique Victor de la Fuente : « C’est une situation très grave puisque la possibilité d’attraper le virus est plus forte en prison. Donc il y a des campagnes qui récoltent de l’argent pour leur apporter des masques, du désinfectant, parce que le gouvernement ne fait rien pour les prisonniers. » Depuis la France, l’Association d’ex-prisonniers politiques chiliens a réuni plus de 4500 signatures pour demander aux autorités chiliennes d’assigner à résidence les détenus du mouvement.

Coupé en plein élan

Pour les manifestants, maintenir le mouvement en vie est d’autant plus important que le mois d’avril devait être crucial pour le pays. L’une des concessions faites par Sebastian Piñera était la tenue d’un référendum sur le changement de la constitution, héritée de la dictature de Pinochet. Initialement prévu le 26 avril, il a été reporté au 25 octobre en raison de l’épidémie. Ce contretemps “arrange bien” le président, selon José Bengoa, qui regrette le déroulé des événements : « C’était un moment d’espoir politique et social, pour la jeunesse. Les manifestations étaient pleines de joie, de danses, de solidarité. Et tout ça a été torpillé par le virus. »

Les militants comptaient aussi sur cette période pour revitaliser le mouvement, qui s’était affaibli durant les grandes vacances de janvier et février. « Le problème c’est qu’on était en été, donc la protestation avait diminué et tout le monde attendait mars pour qu’elle reparte avec les étudiants » note Victor de la Fuente. Si le point de départ du mouvement fut la hausse du prix du ticket de métro, c’est contre les inégalités économiques et sociales que des milliers de Chiliens et Chiliennes manifestaient. La contestation, inédite pour un pays réputé stable, avait atteint un pic d’1,2 million de manifestants le 25 octobre, malgré une forte répression.

« On va revenir »

Le mécontentement contre Sebastian Piñera reste fort, malgré le confinement. Le président, qui avait vu sa cote de popularité dégringoler à 6% en janvier, s’est attiré les foudres des internautes au début du mois, en se promenant seul sur la Plaza Italia en plein confinement. « Il était là pour être photographié seul devant la statue du général Manuel Baquedano, un symbole patriotique. C’est vraiment stupide ! Beaucoup de gens ont écrit sur ce sujet, en le traitant carrément d’idiot. C’est la première fois que j’entends ça de ma vie ! » s’exclame José Bengoa, atterré. Si le président s’est empressé d’affirmer que sa présence n’était qu’un hasard, beaucoup y ont vu une opportunité de se montrer vainqueur du mouvement social. Rebaptisée Plaza de la Dignidad (place de la dignité) par les manifestants, elle est le véritable épicentre de la contestation, lieu de nombreux affrontements avec les “carabineros” (la police chilienne).

Cet épisode renforce un peu plus la colère d’une partie de la population, qui n’attend que la fin du confinement pour redescendre dans la rue, selon Victor de la Fuente : « Les messages disant ‘on va revenir’ se multiplient et je pense que le mouvement repartira encore plus fort. » Et la Plaza Dignidad se noircira de monde à nouveau.

Auteur.e.(s)

  • Insupportable bilingue passionné par le monde anglophone. Je vis de basket, de rap et surtout de douceur.