Les colleuses confinées, toujours le poing levé – Épisode 1

  • Par Romane Pellen, Paola Guzzo
  • 14 avril 2020
Joanne-Hebert-colleuses-confinées

Illustration réalisée par © Joanne Hebert – @a_noir_e_blanc

Lettres noires sur feuille blanche. Le mouvement des colleuses dénonce dans l’espace public les violences faites aux femmes dans l’intimité du foyer. Confinées, mais toujours déterminées, elles ont su s’adapter pour poursuivre leur combat.

Le slogan est incisif. « Violences conjugales : Omerta pour les victimes, ligne d’écoute pour les bourreaux ». Comme toujours, les mots giflent. Pour une fois, ils ne seront pas peints en lettres noires, sur des feuilles A4 blanches, pour recouvrir les murs de la France. Ils resteront inscrits noir sur blanc sur le communiqué du mouvement Collages Féminicides Paris. L’effet reste le même. Un coup de poing sur la table du patriarcat.

« C’est un crachat au visage des femmes victimes de violences »

Lundi 6 avril, le gouvernement a annoncé la mise en place d’un numéro vert pour les conjoints violents. « Préservez votre famille des violences : faites-vous accompagner au 08.019.019.11 », a tweeté le même jour Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes. Un pavé jeté dans la colle, qui reflète « méconnaissance du gouvernement de la psychologie de l’agresseur », selon les colleuses. « Leur impunité tient énormément du fait que les victimes ne sont pas crues, explique Chloé, membre du mouvement. Compter sur les conjoints pour qu’ils appellent pour s’auto dénoncer, alors que toute leur stratégie repose justement sur cette impunité, c’est a être minima très optimiste et a maxima, c’est criminel ». 

Leur colère ne s’arrête pas là. Le numéro vert, financé par la Délégation aux Droits des femmes et géré par la Fédération nationale d’accompagnement des auteurs de violences (Fnacav), est joignable, du lundi au dimanche, de 9h à 19h. « Cette ligne-là est ouverte 7j/7, elle a une plage horaire plus grande que le 3919. C’est un crachat au visage de toutes les femmes victimes de violences conjugales », tonne Camille, une autre membre du mouvement Collages Féminicides Paris.

Chantage, humiliation, injures, coups… Les femmes victimes de violences peuvent contacter le 3919. Gratuit et anonyme, ce numéro de téléphone est accessible de 9h à 19h du lundi au samedi.

« Il n’a pas eu une enfance facile, tu sais… »

En quelques jours, les colleuses s’organisent pour mener une action depuis chez elles, le 10 avril. Elles optent pour un terrain qui leur est familier, les réseaux sociaux. Celles qui ont déjà subi des violences ou qui en ont été témoins sont invitées à envoyer une photo d’un collage racontant les excuses d’un conjoint violent, de leur entourage ou de la police. Une quarantaine de femmes répondent à l’appel, parfois à visages découverts derrière leurs slogans. « T’es folle, personne ne va te croire ». « Il n’a pas eu une enfance facile, tu sais… ». « Tu sais bien que j’étais bourré ». Les témoignages, publiés sur le compte Instagram collages_féminicides_paris, nouent la gorge. 

« L’idée était de montrer que la parole des victimes est sans cesse dénigrée et dédramatisée. En parallèle, on met en place une ligne d’écoute pour que ces Messieurs viennent chouiner sur le fait que c’est vraiment trop dur d’être violents », lâche Chloé, militante féministe et enfant des violences conjugales. « J’ai grandi dans cet environnement-là en ayant une rage dont je ne savais quoi faire », confie-t-elle. Avec les collages, la jeune femme a réussi à canaliser la colère qui l’habitait depuis plusieurs années.

Illustration réalisée par ©Zoé Serafinowicz - @zoewicz
Illustration réalisée par ©Zoé Serafinowicz

Collages 2.0

En interne, le mouvement sans chef, ni porte-parole, a appelé les militantes à ne pas sortir coller pour respecter les mesures de confinement. « On n’a pas du tout de visibilité sur ce que font individuellement les 500 colleuses parisiennes, mais dans l’ensemble, on a été assez claires sur le fait qu’il ne fallait pas mettre les autres en danger », précise Chloé. À défaut de pouvoir se réapproprier la rue, elles prennent d’assaut leurs propres façades. « On a mis des mots à nos fenêtres pour dire à toutes les femmes voisines de nos appartements qu’on était là pour elles, qu’on les croyait, et pour afficher les numéros », détaille la militante, pour qui le rythme est « aussi effréné » qu’avant. 

Confinement ou pas, la lutte continue, plus essentielle que jamais. Et les jeunes femmes ne manquent pas de créativité, quand il s’agit de se réinventer. Elles continuent de recouvrir, virtuellement, les murs de Paris de leurs célèbres slogans. L’initiative vient d’une graphiste, soutien externe au mouvement. « Avec des photos de collages, des adresses sur Google Maps et des captures d’écrans du bâtiment, sur lequel une personne veut voir son collage, cette femme fait un montage », explique Chloé. Au fur et à mesure, un groupe de graphistes volontaires et motivées se constitue. Ensemble, elles créent un compte Instagram, @collage_féminicides_internet. Puis un site, sur lequel n’importe qui peut désormais réaliser son propre collage fictif. Avec le montage, l’imagination ne connaît aucune limite. L’impossible devient possible. Sur la Tour Eiffel, « Le patriarcat tue » est inscrit en immense. Sur le parvis de la cathédrale du Sacré-Coeur, le slogan « Pas une de plus » s’étend, inratable.

Une dizaine de femmes mises à l’abris

Alors que des femmes sont désormais enfermées avec leur conjoint violent, sans possibilité d’échappatoire, le slogan « pas une de plus » est plus que jamais d’actualité. Les violences conjugales, elles, ne connaissent pas de pauses. Au contraire, depuis le début du confinement, elles sont en hausse de 30%. Les messages privés de femmes qui appellent à l’aide les colleuses, via les réseaux sociaux, se multiplient. « Psychologiquement c’est compliqué, mais tu es obligée d’agir, confie Camille. Tu es quand même dans une situation où, si tu n’agis pas avec rapidité et efficacité, la femme à qui tu es en train de parler peut finir à l’hôpital ou mourir ». S’ouvre alors le troisième volet de la lutte confinée : mettre en relation des Parisien.nes qui proposent leurs appartements et des femmes qui essaient de s’enfuir. La solidarité opère. « Depuis le début du confinement, on a eu une quarantaine ou une cinquantaine de propositions de logement », recense Chloé. Séparées mais organisées, les activistes ont mis à l’abri une dizaine de femmes, qu’elles continuent de suivre. 

Pour Camille, la situation est dramatique : « On essaie au maximum de passer par les associations. Le problème, c’est que beaucoup d’entre elles ne prennent plus en charge de nouvelles femmes, pour des raisons évidentes de sécurité sanitaire ». « C’est un scandale de devoir se débrouiller et bidouiller pour aider des femmes à survivre. On est pas formées pour ça ! », poursuit Chloé, écoeurée. Pour les deux militantes, les responsables sont tout trouvés. « On se rend compte que rien n’a été préparé pour ce confinement, que le gouvernement a été pris de cours par une pandémie qui, pourtant, s’annonçait ». 

Confronté à une hausse drastique du nombre d’appels au 3919, l’État semble avoir pris conscience de la gravité de la situation. Mot clé pour les femmes victimes de violences puissent donner l’alerte en pharmacie, structures d’accueil dans les centres commerciaux, possibilité d’alerter la police par texto… Des mesures ont été mises en place pour endiguer le fléau des violences conjugales. Insuffisantes aux yeux des militantes pour qui la colère gronde : « Ce sont des pansements sur une hémorragie ». (À suivre dans le prochain épisode)

Auteur.e.(s)

  • Une frange indomptable made in Brest animée par le terrain et les rencontres. Instinctivement penchée sur les sujets de société (mouvements sociaux, féminisme, police/justice…), j’aime raconter des histoires, celles des autres.

  • Reportrice tête brulée qui questionne le genre et suit de près les mouvements sociaux du monde entier.