Quand le confinement fait le bonheur d’un commerce local

  • Par Solenne Bertrand
  • 15 avril 2020
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Illustration réalisée par ©Mathilde Menguy – @matmenguy

Semer, récolter, vendre en plein confinement. Entre deux familles à nourrir, Alexandra Deforge, maraîchère bio dans un petit village de l’Aube, met les bouchées doubles pour ses clients.

À quelques pas du petit village de Bagneux-la-fosse, Alexandra Deforge s’affaire à la tâche dans son exploitation. Un semoir entre les mains, la maraîchère plante des nouvelles rangées de graines pour y faire pousser des oignons. Semer, arroser, récolter les légumes pour préparer les commandes… la maraîchère est très occupée depuis le début du confinement.  « Depuis mi-mars, j’ai plus que doublé mes ventes, s’exclame-t-elle. Avant j’avais 15 clients par semaine, maintenant j’ai 45 familles à nourrir. » Une hausse des ventes qui diminue le stock de légumes plantés dans ses deux serres de légumes. 

Restreindre ses clients

L’agricultrice a dû restreindre ses clients pour en satisfaire le plus grand nombre. Accroupie au-dessus de ses rangées bien plantées de blettes, elle arrache les jeunes pousses pour une commande qu’une habituée viendra chercher le lendemain. « Certains clients me demandent 3 kg de tel légume, mais quand je vois ce qu’il me reste je leur en donne deux pour qu’il y en ait pour les autres, explique Alexandra. Même si je leur en donne moins, ils comprennent la situation et ils prennent ce qu’il reste ». Depuis le début du confinement, ce ne sont pas les seuls à être rationnés. La maraîchère ne ramène pas de légumes à sa table. « Comme je fais passer mes clients avant, ça fait un mois qu’on ne mange que des féculents », raconte-t-elle en riant. Ce sacrifice, elle l’espère payant. « J’aimerais que les clients comprennent que je me suis donnée à fond pour eux et qu’ils restent après le confinement », confie-t-elle. Un sentiment partagé par ces derniers, qui attendent devant chez elle pour faire le plein de légumes.

Le confinement, créateur de lien social

« La situation actuelle n’est pas simple, déclare une cliente du village. Mais il faut voir le bon côté de cette crise, on espère que le confinement va aider les petits commerces comme celui d’Alexandra. » Face aux mesures prises pendant l’épidémie de Covid-19, la question d’arrêter son activité ne s’est pas posée pour la maraîchère. Elle, qui habituellement ouvrait deux fois par semaine son domicile aménagé en point de vente, n’ouvre plus que le samedi. « Je ne vends plus qu’une fois par semaine mes légumes, car j’ai mes enfants à la maison et je ne veux pas les mettre en danger avec le virus » témoigne-t-elle. À l’heure d’ouverture de la boutique, ils sont déjà quatre à faire la queue devant sa maison, où, contexte actuel oblige, on ne rentre qu’un par un. Paniers en osier à la main pour certains, sac en cartons sous le bras pour d’autres. Quatre mètres les séparent, mais ne les empêchent pas de discuter. Un cinquième client arrive, claque la porte de son véhicule et lance, amusé par la petite foule en ligne : « y’a la queue ce matin ». Et puis, il se met à discuter avec les autres. On se lance les principales banalités : « ça va toi ? », « t’as vu comme il fait beau ? », « c’est un beau week-end de Pâques qui nous attend là ». Dans ce petit village, la crise sanitaire a recréé du lien social. « Le confinement nous permet d’avoir plus d’échanges entre nous, parce que d’habitude on prend juste le temps de se saluer », raconte une habitante du village à une autre. Il ne faut pas attendre longtemps avant que l’inquiétude face à la situation actuelle s’immisce dans les conversations. On parle du rendement des vendanges lourdement impacté par la situation actuelle mais aussi du pouvoir d’achat des Français. 

Des clients sur qui elle peut compter

Et puis, c’est à leur tour d’entrer dans l’espace de vente. Poireaux, salades, blettes, radis… Sur la droite, des étals de légumes de saisons attendent les clients. La maraîchère, qui a revêtu son costume de marchande, un tablier vert et une paire de gants Mapa rose, les accueille avec un sourire. Comme toutes les semaines, Brigitte, une habitante du village vient chercher ses légumes. Depuis le début du confinement, elle a réduit sa liste de courses pour « en laisser aux autres ». « Il ne faut pas être égoïste », raconte-t-elle. Entre deux clients et leurs confidences, la maraîchère balaie et change de gants. Une paire pour prendre la monnaie, une autre pour les légumes. « Je nage dans mes gants, lance-t-elle à une cliente. Mais comme ils sont tous en rupture de stock, je préfère laisser ceux qui restent au personnel soignant ».  Une déclaration qu’Alexandra faisait sans arrière-pensées mais que la cliente prend très au sérieux : « tu fais quelle taille, du L ? Si j’arrive à t’en trouver je t’en ramène ». Au fur et à mesure de la matinée, les cagettes de légumes se vident. C’est devenu le quotidien d’Alexandra depuis le début des mesures prises pendant l’épidémie de Covid-19. Une réussite pour cette femme qui, il y a quelques années encore, n’avait jamais planté un légume.  

Des reconversions professionnelles

Avant de consacrer sa vie à la terre pour cultiver ses légumes, elle donnait sa vie au cheval. Alexandra est née dans une famille d’artistes du cirque. Sur le tas, elle apprend la voltige avec les chevaux et devient une des plus jeunes voltigeuses de cirque. Également funambule, un jour, elle se lasse du train de vie qu’offre son quotidien d’artiste. Elle descend de son fil et s’ancre dans l’Aube où elle est embauchée comme salariée viticole. Alors qu’elle travaille pour une maison de champagne du village, elle tombe un jour sur une émission à la télévision sur les reconversions professionnelles. « J’approchais de la quarantaine et j’avais envie de changer de vie, se remémore-t-elle. J’ai écouté le témoignage d’un homme qui racontait qu’il avait tout arrêté pour exercer le métier de maraîcher et ça m’a plu. Je n’y connaissais rien, j’avais jamais planté un légume. Il faut dire qu’au cirque il n’y avait pas de jardin ». Elle se souvient bien qu’une fois, avec sa famille, pendant les deux mois où le cirque était à l’arrêt, ils avaient planté des cornichons, mais ils étaient arrivés trop tard pour les récolter. « Ils étaient énormes et immangeables », en rigole-t-elle encore. Sans formation pour démarrer sa nouvelle activité, Alexandra achète un livre sur le maraîchage et se lance dans son propre jardin. « J’ai commencé derrière ma maison, sur une surface de 20m2 », explique-t-elle. Désormais, il fait un hectare et s’est installé à la sortie du village.  

Le respect de la nature

Alexandra travaille seule, mais elle peut compter sur son compagnon agriculteur, Ghislain, et sur un système d’entraide dans le village. « Un voisin agriculteur et vigneron me prête son tracteur, ça m’évite d’en acheter un et quand moi je peux aller lui donner un coup de main dans les vignes, j’y vais », raconte Alexandra. La maraîchère adore la nature, une passion qu’elle entretient depuis qu’elle est petite. « Enfant, je sauvais tout ce qu’il y avait à sauver, explique-t-elle. Une fois, alors que notre cirque était installé en Espagne, j’ai trouvé un chien dans un abattoir et je l’ai ramené chez moi. Au début, je l’ai caché à mes parents mais au bout d’un moment ils s’en sont rendus compte et après une longue discussion, on l’a gardé ». C’est d’ailleurs ce lien avec la nature qui l’a poussé en certification bio. « Je veux vraiment jouer avec la nature et la brutaliser le moins possible avec elle », ajoute-t-elle avec un sourire. Une partie qui s’annonce gagnante en cette période de confinement.

 

Auteur.e.(s)

  • Toujours un oeil rivé sur la société et l’autre sur la politique. Fan du ballon rond et du petit écran.