Les éducateurs spécialisés en troisième ligne

  • Par Lisa Drian
  • 16 avril 2020
Lucy-Wagiel-cspe

 

Illustration réalisée par ©Lucy Wagiel – @lululucide

Ils continuent de gérer des enfants tous les jours et se rendent encore sur leur lieu de travail. Les éducateurs spécialisés doivent s’adapter à cette crise qui change leur quotidien. Entre règles sanitaires à respecter, petits et grands à occuper en confinement, il faut savoir s’acclimater. Témoignages.

Ils sont en troisième ligne. Sur le front, ou presque. Ils font partie de ceux qui continuent à se rendre tous les jours au travail. Les enfants ont besoin d’eux. Qu’ils soient en maison d’enfants à la campagne ou à l’hôpital, dans le social ou dans le handicap, les éducateurs spécialisés ont leur rôle à jouer pendant la crise. Leur métier reste peu valorisé. Eux, sont tapis dans l’ombre. Pourtant, nombreuses sont les familles qui comptent sur leur aide.

France a 22 ans et a été appelée en renfort, in extremis, dans une maison d’enfants de campagne, dans le Pas-de-Calais. Épaulée par plusieurs collègues, cette jeune éducatrice spécialisée encadre, en ces temps de crise, 12 enfants. Ludovic lui, a 50 ans et travaille dans un EEP, un établissement pour enfants polyhandicapés dans un petit hôpital du Grand-Est. Même si tous deux ont des mesures d’hygiène et des règles strictes à appliquer, leur quotidien peut être bien différent. Un même métier, plusieurs facettes.

Quand elle arrive le matin au centre, vers 9 heures, France a pris de nouvelles habitudes. « On se dit bonjour de loin avec les éducateurs. Ensuite, il faut mettre du gel hydroalcoolique, prendre sa température et mettre un masque que l’on garde toute la journée. On se lave aussi régulièrement les mains. » Même routine tous les jours. Pas de checks ni d’accolades et encore moins avec les enfants. Confinement oblige, les enfants sont au centre toute la semaine. Ils sont en ce moment en vacances et devraient retrouver leurs parents. Mais pas cette fois.

Un confinement au grand air 

Les jeunes ont été placés sur ordre du juge, et répartis dans plusieurs petits logements, des « pavillons », en fonction de leur âge. « Moi je m’occupe de garçons qui ont entre 10 et 15 ans » explique la jeune éduc’ spé. Cinq pavillons accueillent des groupes de 12 enfants et ados. « Là c’est comme s’ils avaient leur petit quartier à eux, fermé. » Être à la campagne et dans une telle structure, c’est un peu le grand luxe. Salle de sport, chevaux, séances d’équitation… Tout est sur place. « Les petits sont tout le temps dehors. »

Tous ne peuvent pas en dire autant. Pour Ludovic, le grand air se résume à un petit espace. Il estime néanmoins avoir de la chance : son service est le seul de l’hôpital à avoir une cour intérieure. « On peut manger dehors, c’est sympa, au moins les enfants peuvent sortir. » Un confinement sur mesure par rapport aux autres patients, ce qui était inévitable pour l’éducateur : « Il a été demandé dans tous les autres services de confiner les résidents dans leurs chambres. On est un des deux seuls services à avoir été épargné. Ils savent pertinemment qu’on ne peut pas le faire, à cause de la pathologie des enfants. »

Les éducateurs s’occupent habituellement de dix-huit enfants. Aujourd’hui, ils ne sont plus que huit. « Les dix plus autonomes sont repartis chez leurs parents depuis plus de trois semaines et ils s’en occupent toute la journée. On les appelle chaque semaine pour savoir comment ça se passe. »

« Certains réclament des câlins, on est obligés de les envoyer balader » 

Mesures de sécurité oblige, le rapport aux enfants n’est plus du tout le même pour France. Faute de contact, elle a perdu cette complicité qu’elle noue habituellement avec les petits. Elle ne peut plus les toucher, ce qui parfois, peut devenir problématique. « Si un enfant fait une crise, on n’a pas le choix, on est obligés de le maîtriser » explique l’éducatrice. Difficile de trouver le juste milieu entre obligations du métier et respect des mesures sanitaires. Elle doit donc bien souvent refuser des câlins, un crève-coeur : « Certains ont parfois besoin de réconfort. En ce moment c’est vraiment plus compliqué. » Elle se contente d’appliquer les règles en vigueur toute la journée : « Même lorsqu’on est sur le banc et qu’on surveille les enfants, on doit garder une bonne distance de sécurité. »

Pour Ludovic, les règles sanitaires sont les mêmes que dans tous les autres hôpitaux de France. Il faut suivre le protocole. Quant au contact avec les « gamins », il est indispensable. « On porte des masques, évidemment. Mais de de toute façon, le contact physique avec les gosses, on l’a. C’est impossible de faire sans. Ce sont des enfants qui sont qui ne sont pas du tout autonomes. » Une chose en revanche reste identique pour les deux éducateurs : aucun contact n’est permis entre collègues.  « Il n’y a pas non plus de contact entre le personnel, on essaye d’être à peu près à un 1m, 1m50 les uns des autres. » Même chose pour France, qui a banni la bise du matin ou les poignées de mains.

Réadapter les activités 

Face à ces mesures de travail un peu particulières, qu’ils soient en ville ou à la campagne, les deux éducateurs spécialisés ont dû s’adapter. L’organisation des activités a été revue, c’est tout l’emploi du temps de la semaine qui est bouleversé dans le centre du Pas-de-Calais. Chaque activité est repensée avec un seul mot d’ordre, l’hygiène : « Des cours de cuisine étaient organisés l’été dernier pour que les petits se fassent à manger eux-mêmes. Maintenant ce n’est plus possible. » Et le casse-tête est le même pour les devoirs : « Tous les enfants ne sont pas dans la même école, il faut imprimer chaque devoir. Il n’y a que deux ordinateurs… »

Plus de sorties dans le parc de l’hôpital pour Ludovic, plus de rendez-vous hebdomadaires à la piscine. Il faut savoir occuper petits et grands dans l’enceinte de l’établissement. Comme en hiver, les courses de tricycles se font désormais dans les couloirs. « Les activités, on les modifie, mais on essaye de les faire. On commence à tourner un peu en rond, on avait des sorties, des activités en extérieur, on allait une fois par semaine à l’équitation. Toutes ces activités on ne les fait plus donc on compense par autre chose, on s’organise » explique Ludovic. Confinés dans ces deux établissements, il est impossible pour les enfants de rentrer chez eux. Alors, les sessions Skype sont maintenant devenues une habitude. « Les appels visio ça les rassure et ça leur fait du bien. Ils peuvent appeler leurs parents quand ils le veulent. » indique France.

Malgré la situation, Ludovic temporise. Pour lui, les conditions de travail en ce moment restent relativement les mêmes. « C’est un peu bizarre. D’accord il y a le confinement mais ça ne change pas grand-chose. Moi j’ai presque de meilleures conditions de travail qu’en temps normal ! On est sur deux étages, là j’ai 4 enfants dont je dois m’occuper, habituellement j’en ai 9 à gérer. » La seule différence notable réside dans sa tenue : « Je suis en blanc, j’ai ma  tenue alors qu’habituellement je suis en civil. J’ai ma blouse, mais c’est tout » sourit-il. Avant de continuer : « Le gel hydroalcoolique on l’avait déjà avant. Le lavage de mains était déjà régulier pour respecter les normes d’hygiène. » Une des raisons pour lesquelles l’éducateur reste si serein, c’est que l’hôpital n’accueille aucun cas de Covid-19. C’est un « hôpital de troisième ligne ». La petite structure récupère les patients habituels des autres hôpitaux pour libérer des lits et faire de la place pour les cas les plus graves de coronavirus. « Ici, c’est un hôpital de géronto, on est sur du long séjour, c’est un établissement rural disons. Il n’y a pas réanimation, il n’y a pas de médecine, pas de gens qui se font opérer. Notre service bénéficie quand même des protocoles valables dans tous les hôpitaux de France. »

Des réactions différentes chez les enfants

Le handicap et le social sont deux branches bien distinctes dans le métier. Dans la maison d’enfants du Pas-de-Calais, l’inquiétude se fait sentir. Les questions fusent. « Ils veulent comprendre ce qu’il se passe. On les informe de la situation dès qu’on a du nouveau. » Les enfants polyhandicapés eux, n’ont pas la même perception du confinement. « Ils n’ont absolument pas conscience de ce qui se passe » explique Ludovic. Certains enfants ne peuvent se rendre compte que de choses minimes. Par exemple un enfant qui rentre chez lui le week-end peine à comprendre pourquoi il ne sort pas en famille, comme il le fait habituellement. « À son niveau, il ne peut se rendre compte que de ça. Ensuite le virus, le confinement… Tout ça lui passe au-dessus de la tête. » Pour les enfants de l’hôpital, le changement est « à peine perceptible ».

Une chose en revanche ne change pas chez les deux éduc’ spé : la passion pour le métier. Son travail, France le perçoit comme un devoir : « Ils comptent sur nous. Et nous devons être là pour eux. Je ne peux pas les laisser tomber »

 

Auteur.e.(s)

  • Aime raconter la scène et ses coulisses, le regard toujours aiguisé sur la société. Après 12 ans sur les planches, ma voix a maintenant trouvé refuge auprès du micro. From NP2C with love.