Gabrielle Cézard : « Il faut être un peu fou pour faire ce métier »

  • Par Julie Renson Miquel
  • 17 avril 2020
Pilou-Quillard-photoreporter-confinée

Illustration réalisée par © Pilou Quillard – @pilou.illustrations

Photojournaliste freelance de 23 ans, Gabrielle Cézard est aujourd’hui, comme bon nombre de ses collègues, confinée chez elle, à Paris. La jeune femme, qui a déjà été publiée dans Paris Match, les Echos, Madame Figaro, Sport 24, Le Bonbon entre autres, nous raconte sa passion et les raisons pour lesquelles le confinement met un véritable coup d’arrêt à sa jeune carrière. Interview.  

Comment vis-tu le confinement ?

Pour moi, c’est un peu la catastrophe ! Je n’ai pas encore de carte de presse et le confinement m’empêche de travailler. C’est toujours le même problème en France : cette carte de presse est juste un enfer à obtenir ! Une situation très frustrante. Le corps de mon métier consiste justement à couvrir ce genre de thématiques liées à l’impact du coronavirus. Je ne peux pas me permettre de prendre 135€ d’amende. C’est dur moralement de ne pas pouvoir travailler sur l’actu mais je prends mon mal en patience.

Pourquoi cette carte de presse est-elle si difficile à obtenir ?

Tu dois justifier que le photojournalisme est ton activité principale, que tes revenus proviennent au moins à 50% de la presse et donc avoir été publié ou l’être de façon plus ou moins régulière. Un véritable problème. On sait très bien qu’aujourd’hui un certain nombre de photographes vivent mal de leur métier. Il y a beaucoup de bons photographes, la concurrence est énorme. C’est un métier bouché.

Avec ce système c’est d’autant plus dur quand tu as une double activité. Moi par exemple, en plus de la photo, j’ai travaillé plus de quatre ans dans la restauration. J’ai dû arrêter… J’avais des journées de 14-15h, au bout d’un moment je n’en pouvais plus. Et quand tu gagnes plus d’argent dans un autre métier qu’avec les quelques photos que tu vas vendre, tu ne risques pas d’obtenir la carte de presse…  

En France, le système de délivrance de la carte de presse est différent de certains pays. En Angleterre, il existe le NUJ, le National Union of Journalists, qui te permet d’obtenir une carte de presse étudiante. Tes études terminées, tu obtiens une carte en freelance et si tu bosses bien, on te donne la carte professionnelle.  En France, c’est comme pour tout, tout est compliqué… Du coup, aujourd’hui, je ne peux plus travailler, je suis bloquée chez moi, à tourner en rond… Je deviens folle ! (rires)

Pourquoi la photo, quel est ton parcours ?

Toute petite j’adorais déjà prendre des photos, quand on partait en voyage avec mes parents par exemple. Puis, en grandissant je me suis passionnée pour l’histoire, la géographie, les problématiques mondiales… J’ai toujours eu l’idée de faire un métier qui conjuguerait cette passion pour la photo et mon envie de découvrir le monde qui nous entoure.

À l’époque du lycée, j’étais complètement larguée ! Une prof de philo m’a dit qu’elle me verrait bien dans le journalisme. Ça m’a beaucoup marquée.  Au départ, je pensais me lancer dans une licence en sciences politiques et économiques, puis un master en journalisme avant de me spécialiser dans la photo, mais  l’école… Je ne peux pas ! Du coup, j’ai tout arrêté. J’ai pris un raccourci en intégrant directement une école de photo.

Il faut être un peu fou pour faire ce métier ! Si tu n’as pas la grosse dalle, que tu n’es pas prête à faire des sacrifices, sur tes week-ends, les anniversaires de tes potes, si tu n’es pas prête à partir sur un reportage de nuit, ou à te lever à 6h du mat pour suivre la manif des gilets jaunes par exemple, laisse tomber…

Alors, que fais-tu depuis le début du confinement ?

Je travaille pas mal sur mon site. Je classe mes photos, je réfléchis à la suite, aux projets… Je vis en coloc donc j’ai commencé une série de portraits un peu déjantée. Des photos d’ambiance ! Peut-être qu’à la fin ça donnera une série sympa.

Pour moi, le plus dur c’est de m’être vraiment arrêtée du jour au lendemain. Je sortais d’un stage au Figaro vraiment incroyable. Jamais je n’aurais imaginé que ce serait aussi intéressant. Pendant six mois, j’étais dans une dynamique de taf tous les jours, le soir, la nuit, le matin… C’était une période intense, donc le confinement me permet aussi de prendre un peu de repos.

Qu’est-ce que t’a apporté ton stage au Figaro ?

De mettre un pied dans le métier ! Les rencontres, voir comment fonctionne une rédaction. Autour de moi, j’ai beaucoup d’amis photographes qui galèrent… C’est bien d’être indépendant, mais si tu n’as pas un carnet d’adresses blindé, personne n’achètera tes photos.

Au service photo, j’ai aussi côtoyé les iconographes. Tu vois quelles photos ils choisissent. Ils n’ont pas le même œil. Parfois tu te dis « Wahou cette photo est dingue“, alors qu’en réalité ce n’est pas celle qu’ils vont sélectionner. J’ai touché à tout : la politique, le sport, les manifs… J’ai fait des déplacements presse et rencontré un tas de collègues.

Une fois que tu sors de là, que tu as été publiée une bonne centaine de fois, ça met en confiance ! Et quand on commence à te confier des pages importantes, comme la une, à l’époque j’avais 22 ans, c’est stylé ! Ça m’a permis de me dire que je n’étais pas complètement à la masse.

As-tu des projets pour la sortie du confinement ?

J’avais plusieurs projets en tête. Le plus gros est certainement compromis. Il fait suite à des voyages au Cambodge et au Laos ces dernières années, j’ai été marquée par l’histoire de ces pays.

Pendant la guerre du Vietnam, les américains ont ravagé le Cambodge et le Laos de bombes à sous-munitions pour empêcher les nord-vietnamiens et leurs alliés de se ravitailler en nourriture et armes. La plupart des projectiles sont tombés au sol sans exploser et se sont ainsi transformés en sorte de mine antipersonnel. Or, le Laos, ramené au ratio par habitants, est le pays le plus bombardé au monde. Aujourd’hui, une partie énorme de son territoire est polluée à cause de ça. Il y a énormément d’accidents, c’est un frein énorme au développement donc l’impact économique est important. Je souhaite réaliser un documentaire (reportage photo à long terme) là-dessus pendant deux mois cet hiver, et parler également des associations locales qui font de la prévention auprès des habitants, ainsi que des démineurs dans les champs, etc. Je croise les doigts pour que je puisse y retourner dans quatre mois.

Quelles sont tes thématiques favorites ?

L’Homme en général ! J’ai commencé par suivre les mouvements sociaux, c’est passionnant. Une autre cause qui me tient à cœur : le féminisme. J’ai aussi un peu suivi les antifas. J’aime bien traiter de la radicalité sous toutes ses formes, à droite ou à gauche… sans jugement de ma part, j’essaye toujours de rester neutre. Je trouve ça intéressant d’essayer de comprendre comment on peut être autant engagé pour telle ou telle cause.

Là je viens de terminer un sujet sur lequel j’ai travaillé pendant un an avec une école qui s’appelle Thot (Transmettre un horizon à tous). C’est une école qui diplôme des réfugiés, des demandeurs d’asile. J’ai passé un an avec eux, j’ai assisté à des cours, des ateliers artistiques, des formations avec la Croix-Rouge, etc. Ils viennent tous de pays différents, souvent avec des histoires assez tragiques. Ils m’ont beaucoup transmis dans leur façon d’être, c’était une expérience magnifique. 

On passe notre temps à parler d’insertion, d’immigration, etc. Thot est un exemple qui prouve que l’on peut parler de l‘intégration de manière positive. Ce nivellement par le haut peut aider ces gens à s’intégrer. J’entends bien qu’il est compliqué d’en aider trois millions, mais ce n’est pas en les laissant agglutinés tous ensemble dans des quartiers pourris où ils se retrouvent entre eux qu’ils vont s’intégrer…

Quels photographes t’ont inspirée et t’inspirent encore aujourd’hui ?

Michael Wolf, un photographe décédé récemment et que j’aime beaucoup. Véronique de Viguerie, une photojournaliste française, que je trouve juste top ! Mais il y en a tellement ! Difficile de tous les citer… Bruce Davidson, un photographe américain, Laurence Geai, photojournaliste, et aussi Lucas Barioulet, hyper talentueux, un jeune photographe qui est aussi passé par le Figaro.

Le photojournalisme est-il un métier autant exercé par les femmes que par les hommes de nos jours ?

Non malheureusement, mais c’est en progrès ! Je pense que c’est un métier que de plus en plus de femmes exercent. Bon, c’est vrai que la marque masculine lui colle à la peau. Pendant longtemps, le photojournalisme dans son aspect le plus prestigieux c’est-à-dire le grand reportage, le reportage de guerre, a été pratiqué par des hommes. Mais c’est un métier autant fait pour les femmes que pour les hommes. Nous avons peut-être un autre regard… Comme le souligne Véronique de Viguerie et c’est très juste, dans certains pays, où l’on estime que la femme est inférieure à l’homme, être une femme peut ouvrir des portes car elles sont sous-estimées. Pour moi, il y a autant de femmes talentueuses que d’hommes et je ne vois pas pourquoi une femme ne pourrait pas avoir autant de couilles qu’un homme. (rires)

Un conseil pour les photographes amateurs en confinement ?

Alors… pour ceux qui ont des sites, essayez de les améliorer !  Travailler sa visibilité sur Internet, le référencement, c’est très important. Pour ça, il faut bien légender ses photos, mettre de bons tags. Ne pas oublier de classer ses photos, c’est aussi très important, car si un jour tu as besoin de retrouver une photo, et qu’elle est perdue dans des milliers de photos mal classées, tu ne la retrouveras jamais. Donc prendre du temps pour réorganiser son ordi et ses disques durs.

Pour progresser dans la photo, il n’y a rien de mieux que le terrain, mais de chez toi tu peux faire beaucoup de choses. Il suffit d’avoir un appareil. Pour ceux qui ont beaucoup de créativité, le confinement est une bonne source d’inspiration. On peut s’entraîner chez soi, devant une fenêtre pour jouer avec la lumière. Pour ceux qui débutent vraiment, essayez de comprendre comment fonctionne un appareil, ce qu’est l’ouverture, la vitesse d’obturation, l’iso etc. Et surtout, soyez patients !

Les recommandations de Gabrielle Cézard 
Quelques conseils culture pour s’échapper pendant le confinement ! Avec en toile de fond… journalisme et photo ! 

–  River of Time : un livre du reporter de guerre John Swain sur sa couverture de la guerre du Vietnam dans les années 1970.

Moi, Tina Modotti, heureuse parce que libre : un livre de Gérard de Cortanze qui retrace la vie de cette talentueuse photographe, actrice et militante révolutionnaire italienne que fut Tina Modotti. 

The Bang Bang Club : un drame de guerre biographique, inspiré de faits réels, réalisé par Steven Silver. Durant l’Apartheid en Afrique du Sud, quatre photographes ambitieux arpentent la région à la recherche de la photo qui leur offrira le Prix Pulitzer.

Auteur.e.(s)

  • Amie des pangolins avec toujours un livre à portée de main. Mordue de sport au jeu de jambes (pas tout à fait) affûté 🎾🏃🏽‍♀️🤿