Le confinement, une épreuve personnelle

  • Par Jules Thomas
  • 22 avril 2020

Illustration réalisée par © Leni Friede Pohl – @lenifriedepohl

Plusieurs semaines après le début du confinement, nombreux sont ceux qui connaissent des troubles psychologiques. Des psychologues précisent les raisons de ce mal-être  et ouvrent des pistes pour en sortir, et même rendre cette épreuve bénéfique.

Cogiter, remettre en question son mode de vie, avoir peur pour soi et ses proches, se sentir seul… Dans beaucoup de foyers, le confinement peut rendre fou. Cette situation, inédite pour nous tous, a parfois un impact délétère sur la santé mentale. Des troubles de l’humeur aux idées noires, en passant par des syndromes de stress post-traumatique, rester chez soi nous incite à réfléchir et à nous poser des questions. Léa Ifergan-Rey, psychologue à Paris, ne cesse d’observer cette résurgence de problèmes psychologiques : « Ce dont les patients se plaignent, c’est de l’absence de liberté, la frustration et l’impuissance de devoir attendre… C’est un peu comme se retrouver dans En attendant Godot de Samuel Beckett. Ce confinement questionne notre rapport à l’attente, au manque et au vide. »

Ce huis clos imposé est donc l’occasion d’un retour sur soi, parfois étonnamment bénéfique, d’autres fois plus difficile, voire franchement angoissant. Tout est remis en question, il n’y a plus de repères. Face à soi-même, des doutes peuvent vite resurgir, jusqu’à empêcher de dormir. Pour Catherine Pierrat, psychologue à Nice, « le confinement aggrave les troubles déjà existants : les personnes dépendantes augmentent leur consommation de produits, les gens qui ne dorment pas c’est pareil… Les troubles alimentaires s’accentuent, en particulier la boulimie. »

Familles sous tension et personnes seules en perdition

Pour commencer, l’intimité nécessaire pour se recentrer sur soi vient à manquer pour la majorité des confinés : la promiscuité peut se révéler lourde dans les familles. Se sentant pris au piège, et incapables de maîtriser leur destin, nombre de personnes développent de l’anxiété. Etre ensemble 24 heures sur 24 représente aussi une situation inédite, en particulier pour les couples : « ça peut faire ressortir des dysfonctionnements », assure Catherine Pierrat. Sous tension, on peut vite être tenté de chercher des coupables, car la situation génère de la colère : ce n’est pas pour rien que l’on observe ces derniers temps une multiplication des appels à la vigilance face aux violences intrafamiliales.

Face à cette angoisse, tant du côté des parents que des enfants, Marie Touati-Pellegrin, pédopsychiatre à l’hôpital Necker à Paris, a lancé une téléconsultation gratuite par téléphone: « Le confinement peut révéler une souffrance psychique plus profonde, une angoisse. Ca s’adresse donc à toutes les familles dans une situation de souffrance, et qui pensent qu’elles ont besoin d’aide psychologique en ce moment. » Baptisée Ma Cabane, cette ligne téléphonique est ouverte à tous du lundi au vendredi, de 8h à 18h, au 01 82 88 23 28.

Pour d’autres confinés, seuls, c’est au contraire le manque de contacts humains qui se fait l’origine du mal. Selon Catherine Pierrat, tout est une question de posture : « Il ne faut pas se positionner en victime lorsqu’on est seul, on peut toujours décrocher son téléphone pour demander de l’aide ! » Léa Ifergan-Rey vante de son côté les bienfaits du jeu vidéo pour les personnes seules : « Ça permet de s’amuser, de s’évader alors qu’on ne peut pas sortir de chez soi, mais aussi de lutter contre l’isolement amical, de résoudre des problèmes, des quêtes, c’est-à-dire d’être actif par rapport à un sentiment d’impuissance et de passivité pendant la situation de confinement. »

En effet, une autre carence importante concerne l’inactivité. « Le manque d’activité intellectuelle ou physique fait que les gens dorment moins bien, et sont donc plus irritables », fait remarquer Catherine Pierrat. Le mode de vie très actif de certains, aux journées très cadrées, est rompu de manière brutale : les accros au travail se retrouvent face à un vide déroutant. « On doit tout à coup revoir ses priorités et trouver d’autres activités que le travail, observe Catherine Pierrat. Ce n’est pas facile mais certains redécouvrent par exemple la joie de lire, ils se découvrent des passions. »

Reprendre le contrôle de sa vie confinée

Pour éviter cette perte de repères, les psychologues sont unanimes : il faut redevenir maître de son espace et de son temps, et organiser ses journées. « Des horaires décalés entraînent des troubles du sommeil et des cauchemars, pointe Catherine Pierrat. Il faut donc avoir une certaine discipline : à quel moment on mange, à quel moment on peut faire du bruit… Concernant l’espace de la maison, il est à réorganiser : on peut par exemple se faire un coin travail, un coin repos, pour bien les dissocier. »

Ne pas déprimer en confinement, c’est aussi varier les activités. Se donner des petits objectifs peut faire du bien selon la psychologue niçoise : « On peut se mettre un petit défi chaque jour, faire la liste de toutes les choses qu’on n’a jamais le temps de faire, passer deux coups de téléphone. » Même constat pour Léa Ifergan-Rey, aussi spécialiste des addictions : trouver une occupation particulière peut être bénéfique, mais il faut savoir varier les plaisirs, en se détournant des écrans. « Il faut toujours avoir une pratique raisonnée : c’est comme si on disait aux gens, vous pouvez manger plus de chocolat, plus de sucre et plus de frites, pour vous remonter le moral en période de confinement. Ça n’a aucun sens, toutes les recommandations pour avoir une hygiène de vie sont d’autant plus importantes en ce moment. »

L’autre facette de la « guérison », c’est la communication : avec ses co-confinés, ou avec ses amis et sa famille à distance, surtout quand on est seul. Mais il convient là aussi de trouver un équilibre, de ménager ses moyens d’information et de communication : éviter, par exemple, un trop plein d’informations alarmantes qui peuvent empêcher de sortir de l’angoisse. Catherine Pierrat conseille  d’ « éviter d’être branché sur les chaînes d’info, si on peut s’en passer c’est mieux. Certaines personnes ont été très chavirées par une succession de messages paradoxaux, elles sont plus déstabilisées par la gestion gouvernementale de la crise que par le confinement lui-même, elles ne se sentent pas en sécurité ». Quant aux réseaux sociaux, même feuille de route : les utiliser pour communiquer, mais sans en abuser. Plutôt qu’une faille temporelle infinie destinée à l’ennui, le confinement peut permettre à notre esprit de franchir un cap. « C’est une question de responsabilité individuelle : il est temps que chacun se prenne en main et aussi en charge. » Pour Catherine Pierrat, c’est même un appel à la résilience personnelle.

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