Les colleuses confinées, toujours le poing levé – Épisode 2

  • Par Paola Guzzo, Romane Pellen
  • 22 avril 2020

Illustration de © Lucy Wagiel – @lululucide

Lettres noires sur feuille blanche. Le mouvement des colleuses dénonce dans l’espace public les violences faites aux femmes dans l’intimité du foyer. Confinées, mais toujours déterminées, elles pointent du doigt les mesures prises par le gouvernement pour lutter contre les violences conjugales, pendant le confinement.

Elle avait 81 ans. Le 20 mars dans le Lot-et-Garonne une femme était tuée par son mari. Le premier féminicide, à peine cinq jours après le début du confinement. Depuis le 17 mars, les femmes victimes de violences conjugales sont prises au piège, enfermées avec leur bourreau. Les conséquences sont dramatiques et les chiffres parlent d’eux-mêmes : elles ont augmenté de 30% en France. Poussé par les associations de victimes et de droit des femmes, le gouvernement a pris des mesures. « Des pansements sur une hémorragie », aux yeux des colleuses qui militent contre les féminicides. 

Le “3919” : un numéro d’écoute pour les victimes

Début mars, Marlène Schiappa fait une promesse déjà évoquée en conclusion du Grenelle contre les violences conjugales. « D’ici la fin de l’année, le 3919 sera ouvert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et dans de nouveaux locaux financés par l’État, qui permettront d’accueillir le nombre d’écoutantes nécessaires », déclare-t-elle. Près d’une semaine plus tard, le confinement est annoncé par Emmanuel Macron et la secrétaire d’État chargée de l’Égalité Femmes/Hommes annonce l’aménagement de ce numéro d’écoute et de conseil. Mais il tarde à venir. Pendant plusieurs jours, les victimes doivent faire une croix sur ce moyen de communication. 

« Est-ce que vous vous rendez compte ? On est en France, en 2020, et on n’anticipe pas le basculement d’une équipe de répondantes en télétravail ! On est pourtant pas le premier pays à avoir été touché par la pandémie… », s’indigne Chloé, militante au sein de Collages Féminicides Paris. À l’instar des associations, le mouvement exhorte, dans un communiqué, à ce que le 3919 soit rapidement opérationnel. La ligne d’écoute est finalement remise en service. Les colleuses, elles, se sont pas au bout de leurs surprises. 

Un numéro vert pour les conjoints violents

« Préservez votre famille des violences : faites-vous accompagner au 08.019.019.11 », tweete Marlène Schiappa le 6 avril. Le même jour, le gouvernement annonce la mise en place d’un numéro vert à destination des conjoints violents. Une ligne ouverte sur des plages horaires plus large que le “3919”. Les colleuses fulminent. Selon Chloé, cette mesure reflète de manière flagrante une « méconnaissance du gouvernement de la psychologie de l’agresseur » qui « n’appellera jamais pour s’auto-dénoncer ». (Voir épisode 1). « Mais admettons que le conjoint appelle et qu’il avoue des faits de violence très graves sur sa compagne, qu’est-ce qu’il se passe ensuite ? » poursuit la militante. « Si la femme porte plainte quelques mois plus tard, est-ce que ces conversations pourront constituer des preuves ? » De nombreuses questions restent pour l’heure sans réponse.

Un code secret dans les pharmacies 

« Masque 19 », c’est la sonnette d’alarme en vert et blanc. À l’image de l’Espagne, il est désormais possible de dénoncer des violences conjugales dans les pharmacies, en France. Annoncée fin mars par le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, cette mesure s’adresse aux femmes victimes de violences qui n’ont pas de fenêtre sur le monde extérieur. Pour Chloé, demander de l’aide à du personnel en première ligne de l’épidémie, déjà débordé, présente un réel danger. « Nous savons avec les collages, que le moment le plus critique dans la vie d’une femme victime de violences, c’est celui où elle décide de partir. Si le conjoint se rend compte qu’il perd le contrôle sur sa victime, les violences s’intensifient », s’inquiète la militante féministe au bout du fil. 

Camille, elle aussi membre de la branche parisienne du mouvement, pointe du doigt l’éventuel manque de formation du personnel. « Fuir dans une pharmacie, c’est possiblement mettre en danger toutes les personnes qui y sont. La police est formée pour appréhender les personnes violentes, pas les pharmaciens ou les pharmaciennes. » Elle insiste sur le rôle primordial des forces de l’ordre, qui doivent regagner la confiance des victimes. « Avant de dire aux femmes qu’elles peuvent aller en pharmacie pour dénoncer les violences qu’elles subissent, il faudrait déjà qu’elles puissent aller dans les commissariats. »

Des « points d’accompagnement » dans les centres commerciaux

Les centres commerciaux sont eux aussi sollicités, depuis que Marlène Schiappa a annoncé l’installation de « points d’accompagnement éphémères » pour accueillir les femmes victimes de violence. Une mesure qui laisse Chloé perplexe. « Quand on voit la difficulté pour certaines femmes victimes de violence de parler et d’avouer à leur entourage les violences qu’elles subissent, il y a très peu de chance qu’elles aillent dans un centre commercial où on est susceptible de les voir », analyse la militante, sceptique de voir ce que va donner cette mesure.

Envoyer un message au “114” 

Le 1er avril, le gouvernement annonce que les victimes de violences intrafamiliales pourront désormais donner l’alerte en envoyant un message au “114”. Une mesure déjà existante pour les personnes sourdes et malvoyantes et désormais généralisée avec le confinement. Camille reconnaît sa nécessité : « Avoir un numéro qu’on puisse contacter 24h/24 et 7j/7 pour alerter des violences, c’est simplement le minimum vital. En confinement c’est compliqué d’appeler, pouvoir envoyer un message pour alerter des violences c’est essentiel. » Un petit pas, selon Chloé, qui insiste sur le rôle important des forces de l’ordre : « On peut mettre en place tous les numéros verts du monde, s’il n’y a pas de réponse du côté des services de police et de la justice ça ne sert à rien, à part mettre des femmes encore plus en danger. » Sur leur compte Twitter, un thread recense des témoignages de femmes victimes de violence conjugales qui dénoncent la réponse policière. 

« Un vide énorme de l’Etat »

Depuis le début du confinement, les colleuses sont en contact avec de nombreuses victimes désemparées. « Nous avons des retours de femmes qui nous expliquent qu’elles ont porté plainte contre leur conjoint violent et que celui-ci est renvoyé au domicile conjugal parce qu’il n’a “nulle part où aller”. Ce n’est pas normal ! », alerte Camille. Les colleuses dénoncent un « vide énorme du côté de l’Etat » qui par « manque de volonté politique refuse de mettre en place des mesures concrètes pour endiguer le massacre des femmes ». Dévouées corps et âme à leur lutte, elles continuent sans relâche de demander au gouvernement l’éviction immédiate du conjoint, une formation continue et en profondeur des services de police ainsi l’accélération des procédures judiciaires. 

Fin mars, Marlène Schiappa s’est exprimée à ce sujet dans Le Parisien. « Avec la garde des Sceaux, nous avons maintenu ouvertes les juridictions pour faire en sorte que tout ce qui concerne les violences conjugales continue d’être traité et en urgence. » Dans la foulée, elle annonce l’ouverture de 1000 nouvelles places d’hébergement d’urgence, pour pallier la saturation des établissements déjà existants. Pourtant, les colleuses continuent de répondre aux appels à l’aide de femmes qui tentent de fuir leur logement. Un bras de fer constant et éreintant, qui demande parfois une pause. Coincées chez elles, certaines colleuses ont décidé de lever le pied, même si toutes portent encore le mouvement dans leur cœur. (La suite au prochain épisode). 

Auteur.e.(s)

  • Reportrice tête brulée qui questionne le genre et suit de près les mouvements sociaux du monde entier.

  • Une frange indomptable made in Brest animée par le terrain et les rencontres. Instinctivement penchée sur les sujets de société (mouvements sociaux, féminisme, police/justice…), j’aime raconter des histoires, celles des autres.