Roumanie : un hôpital fantôme en salle d’attente

  • Par Léa Pernelle
  • 23 avril 2020

 

Illustration réalisée par ©Marie-Gabrielle Guinot

Les scandales de corruption au sein des hôpitaux et les démissions de médecins se multiplient en Roumanie. À ce marasme sanitaire s’ajoute l’énigme d’un hôpital privé ultra-moderne réquisitionné par les autorités roumaines pour accueillir les malades du Covid-19, mais laissé à l’abandon depuis un mois. Enquête.

La peinture est encore fraîche dans le somptueux hôpital Polaris. construit à quelques kilomètres de la jolie ville de Cluj-Napoca, envahie à l’ordinaire par des étudiants francophones. Cet hôpital privé ultra-moderne a été inauguré en 2015 grâce à un investissement de 10 millions d’euros. Il était l’un des rares établissements à offrir des services de rééducation aux patients gravement malades. Mais l’ensemble des patients et du personnel a dû évacuer l’hôpital fin mars, sur ordre des autorités régionales du comté de Cluj-Napoca.

La région a déclaré la réquisition de l’hôpital pour accueillir les patients atteints du coronavirus pendant six mois, en contrepartie d’un loyer. C’est une première en Roumanie, alors que des décisions similaires ont déjà été prises en Europe comme en Espagne. À la surprise générale, les patients hospitalisés ont dû rentrer chez eux. Quant au personnel, il a été déclaré au chômage technique à partir du 1er avril, comme Bogdan Fat, secrétaire médical de l’hôpital Polaris. « Nous ne savions pas si nous allions pouvoir garder notre emploi, c’était l’incertitude totale. » témoigne-t-il.

Le Président du conseil régional, Alin Tise, avait pourtant déclaré fin mars à la radio que le personnel de Polaris pourrait tout de même prêter main forte à l’unité en première ligne contre l’épidémie. Une offre que Bogdan Fat aurait acceptée. « Le chômage technique représente 75 % du salaire habituel en Roumanie, jusqu’à une limite de 2 400 lei par mois » (soit 500 euros).

Mais pour beaucoup, ce salaire entamé ne suffit pas pour vivre. « Je connais des gens qui doivent plus que ça à leur banque. Rien que les factures d’électricité, d’eau, de gaz et d’internet en Roumanie peuvent valoir un quart de cette somme » explique l’employé de Polaris. Pourtant, beaucoup de ses collègues ne sont pas de son avis, par peur du manque de moyens pour faire face au virus. Un premier médecin roumain est mort mardi du Covid-19 à l’âge de 62 ans. Il avait été en contact avec le premier patient de l’hôpital de Constanta, au bord de la mer Noire.

Désengorger l’hôpital public

La réquisition des 180 lits de la clinique privée devait désengorger l’hôpital public de Cluj-Napoca. « Polaris est ultra-équipé comparé aux autres hôpitaux, surtout à Cluj, où l’hygiène et la qualité du matériel sont mauvaises. Les patients doivent acheter leurs propres seringues et bandages, parfois même les médicaments », raconte M  Fat.

L’emprunt de l’hôpital par la région pour les malades du Covid-19 devait se faire « en quelques jours » comme le déclarait le porte-parole du conseil du comté fin mars. Problème : un mois plus tard, aucun accord n’a été signé. L’hôpital est toujours inoccupé alors que le bilan de l’épidémie s’alourdit avec 527 décès à ce jour, dans le pays où la densité médicale est la plus faible d’Europe.

Attentisme des dirigeants

Emanuel Ungureanu, membre de l’opposition libérale a conseil régional, a dénoncé mercredi l’attentisme de la majorité dans un live sur Facebook. En direct depuis le parking de l’hôpital fantôme, il a alerté sur l’abandon des anciens patients accueillis par l’établissement privé en soins palliatifs, en psychiatrie et en neurologie. « Un homme en état végétatif, qui a besoin d’une assistance médicale permanente n’est pas une urgence aux yeux des autorités » dénonce-t-il. Pour le directeur de l’hôpital privé, Tudor Socea, « la situation est grave », en particulier pour les anciens patients atteints de maladies chroniques, qui ont dû rentrer chez eux.

Mais comment expliquer la lenteur des démarches pour assurer la prise en charge de ces anciens patients et pour accueillir les malades du Covid ? Direction de l’hôpital privé, conseil régional, chaque partie se renvoie la balle. Pour Alain Tise, le Président de la région, c’est une question de procédure et de négociation du prix de la location de l’hôpital. Le comté espère un geste de l’État pour soutenir financièrement la réquisition de l’hôpital privé.

Démissions en cascade

Mardi, le nouveau ministre de la Santé Nelu Tataru déclarait à la télévision : « Nous pourrons gérer la crise avec le système médical que nous avons. Nous devrons nous habituer à vivre avec le coronavirus pendant les deux prochaines années car nous ne sommes pas près d’avoir un vaccin. » Tataru est arrivé au gouvernement le 26 mars, le jour-même de la démission de Victor Costache, son prédécesseur.

Cette résignation soudaine, en pleine crise de coronavirus, fait écho à la vague de démissions qui déferle dans le milieu médical en Roumanie. Manque de matériel, faiblesse des salaires… les motifs sont multiples pour expliquer les désertions. D’après un médecin de Bucarest interviewé par Libération le 6 avril, ce phénomène est la conséquence « d’un système gangrené par la corruption, l’abus de pouvoir et le népotisme » dans un pays où il est possible d’acheter un diplôme de médecine.

Pour Bogdan Fat, ce mouvement a commencé bien avant l’épidémie. « Près de la moitié des infirmiers et des assistants médicaux avaient quitté l’hôpital entre juin et décembre 2019 à l’annonce des restrictions budgétaires et des répercussions sur les salaires.  Beaucoup sont partis dans d’autres régions ou à l’étranger » témoigne-t-il. Il attend lui-même la réouverture des frontières pour aller travailler comme serveur saisonnier en Grèce. « Je pourrais gagner trois fois plus qu’à l’hôpital en Roumanie, sans les pourboires ! » Bogdan Fat reste sans nouvelles à ce jour de son travail à l’hôpital évacué.

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  • Baroudeuse curieuse, je sais siffler, faire du feu et j’ai la solution au conflit israélo-palestinien. Mais personne ne m’écoute.