À Montreuil, la solidarité s’organise

  • Par Paola Guzzo
  • 24 avril 2020

Illustration © Laure Leclercq – @leclercq.laure

La pause induite par le confinement n’a pas été vécue de la même manière par tout le monde. En Seine-Saint-Denis, l’un des départements les plus pauvres de France, les populations les plus démunies vivent un véritable cauchemar. Pour faire face à l’urgence sanitaire et sociale, associations, municipalités et militants se mobilisent à Montreuil.

Julia* a l’engagement dans le sang. À 25 ans, la militante au sourire communicatif a rejoint les Brigades de Solidarité Populaire de Montreuil-Bagnolet et alentours, en Seine-Saint-Denis, dès la deuxième semaine du confinement. Hors de tout réseau associatif, le groupe est composé de militants d’extrême-gauche, de gilets jaunes et de citoyens. Troyes, Lyon, Genève… Petit à petit, des branches se sont exportées dans de nombreux territoires francophones. À Montreuil, ils tiennent trois permanences par semaine dans un espace associatif, pour apporter une aide alimentaire et sanitaire à ceux qui ne s’en sortent plus, des familles aux personnes isolées, en passant par les foyers, les squats et les bidonvilles des alentours. Julia, déjà très engagée dans le mouvement des gilets jaunes, fait des « récup’ », le lundi et le mercredi. Ils sont une vingtaine à tourner, pour cette tâche bien précise. Et elle connaît bien, puisqu’elle le faisait déjà avant le confinement.

« On s’est dit qu’on y allait au culot »

Au volant d’un camion partagé dont on devine la blancheur sous les tags, elle roule, déterminée, jusqu’au marché de Rungis pour récupérer les invendus des maraîchers, pour lesquels le quotidien n’a pas l’air d’avoir bien changé. « Ceux qu’on va voir d’habitude ne sont pas surpris, mais comme beaucoup plus de personnes font ça, on se tourne vers de nouveaux fournisseurs. La plupart du temps, quand on leur explique ce qu’on fait, ils sont trop contents et enthousiastes. » De retour à Montreuil, ils en gardent une partie, constituent des paniers individuels qui sont ensuite distribués, et donnent tout le reste à la Brigade.

S’ils ne sont pas vraiment autorisés à le faire, ils font tout pour respecter au maximum les règles sanitaires en vigueur. « Au début, pour être dans le respect du confinement, on a décidé de faire les récup’ entre personnes confinées ensemble. Les distributions et les paniers-repas sont aussi gérés par d’autres personnes confinées ensemble, comme ça il n’y a pas trop de mélanges », raconte Julia. « On s’est dit qu’on y allait au culot.On s’attend à devoir réagir assez vite en cas de contrôle, mais pour l’instant il n’y a rien eu. » Quand ce ne sont pas eux qui utilisent le camion, ce sont d’autres membres des brigades. Un Montreuillois fait, lui aussi, le même chemin, pour ensuite distribuer les légumes dans des cités de la ville. Les Brigades sont totalement indépendantes de la mairie, à qui elles avaient essayé de demander une attestation pour les voyages à Rungis. « Ils ont dit qu’ils n’en fournissaient pas. Mais pour nous, leurs permanences ne sont pas suffisantes du tout », lâche Julia, agacée.

La mairie « au pas de charge »

À quelques mètres de là, du côté de la mairie de Montreuil, c’est le branle-bas de combat depuis le début de la quarantaine. « On a recensé les besoins à l’échelle du territoire, les plus urgents, et on s’est mis au pas de charge », explique l’adjointe au maire de Montreuil en charge de la solidarité et des populations migrantes, Halima Menhoudj. « On a nous-mêmes piloté les commandes de denrées alimentaires et de kits d’hygiène, qu’on distribue une fois par semaine sur des sites dits “prioritaires” pour des personnes très précaires, vivant dans des squats, des campements, bidonvilles ou en foyers de travailleurs migrants informels, notamment en direction des sans papiers. Nous avons aussi mis en place des permanences médicales. », ajoute-t-elle.

Entre la veille, la gestion des urgences et les permanences, l’administration est sous l’eau. Il y a quelques jours, face à l’afflux de personnes à aider, Halima Menhoudj a lancé un appel aux dons de produits de première nécessité. Elle a également contacté des grandes surfaces et attend l’aide de l’État. Des demandes restées sans réponses pour le moment. « On ne peut pas les attendre, il y a des gens en rupture alimentaire. Nous on a pris les devants, on a dit ‘faut y aller’, on commence avec les fonds de la ville de Montreuil et on verra après. La crise sanitaire a ouvert une crise sociale énorme », déplore-t-elle. « Tout le monde n’est pas mis à l’abri. Les besoins en Seine-Saint-Denis sont énormes, et je trouve que les choses se font à petits pas. Mais on ne va pas attendre le préfet pour faire manger les sans-papiers. » Débordée mais déterminée, l’adjointe au maire de Montreuil se réjouit tout de même de la « belle solidarité », de l’arrivée de « 700 volontaires » et du lien étroit entre les associations et la mairie.

Le travail groupé des associations

Les grosses structures humanitaires sont présentes, elles aussi, sur le territoire. La Croix-Rouge, les Restos du Coeur, le Secours Islamique et le Secours Catholique… Toutes tentent de faire face à l’urgence de la situation et travaillent directement avec la préfecture, qui coordonne le tout. Les bénévoles, la plupart âgés, ont reçu la consigne de rester chez eux. De nouvelles personnes, plus jeunes, sont formées tous les jours. Mais la situation se complexifie, de plus en plus de personnes viennent “toquer à leur porte”, selon Camille Hugues, déléguée du Secours Catholique pour la Seine-Saint-Denis : « Ce sont des personnes qui vivaient du travail au noir ou de l’intérim, ou qui étaient en formation ou en situation de mendicité. Elles pouvaient ‘s’en sortir’ sans l’aide des associations mais s’ajoutent aujourd’hui à la liste des demandeurs d’aides. » Durant les trois premières semaines, les associations ont accueilli « le public habituel ». Aujourd’hui, ce sont près de vingt familles qui s’ajoutent, chaque jour.

Pas une journée ne passe sans que les bénévoles aillent dans les hôtels sociaux, les squats ou les bidonvilles, pour distribuer des kits d’hygiène et des chèques services. En Seine-Saint-Denis, près de 3 habitants sur 10 sont considérés comme pauvres. Si elle a le mérite d’exister, l’aide exceptionnelle annoncée par Emmanuel Macron pour venir en aide aux plus démunis ne suffira pas, selon Camille Hugues. « Elle est trop mince et trop ciblée. L’aide financière intervient ici uniquement pour les ménages disposant des APL (aide personnalisée au logement), de l’ASS (allocation de solidarité spécifique) ou du RSA (revenu de solidarité active). Or, le public accompagné par le Secours Catholique n’a majoritairement pas accès à ces minimas sociaux. » Malgré la crise, Julia est pleine d’espoir. « Les gens ne font pas que recevoir, ils ont vraiment envie de s’inscrire dans une logique de solidarité ! », raconte-t-elle enthousiaste. « Les liens créés ne vont pas s’effacer. Quand je vois ce qui a été créé à Montreuil, j’espère vraiment que quand on sortira du confinement, on pourra faire plein de choses chouettes. »

*Son prénom a été changé à sa demande

Auteur.e.(s)

  • Reportrice tête brulée qui questionne le genre et suit de près les mouvements sociaux du monde entier.