La vie de danseur, incompatible avec le confinement

  • Par Laura Roudaut
  • 24 avril 2020

Illustration © Sixtine

Être danseur professionnel, ce sont des paillettes, de la sueur, des tonnerres d’applaudissements. Et pourtant, à en croire Angela, Laura et Geoffrey, c’est aussi de nombreuses galères avec Pôle Emploi et un énorme manque de reconnaissance. Ces trois artistes confinés nous ont raconté leur difficulté à vivre, plus que jamais, de leur passion.

En 2020, Angela Urien était censée mener une vie d’artiste bien remplie. Cette danseuse professionnelle de 24 ans devait monter sur scène pour plusieurs compagnies dont La Baraka d’Abu et Nawal Lagra, qui maintient pour le moment ses dates de spectacle. « La tournée doit commencer par l’Allemagne, la France et encore d’autres pays. C’est prévu en septembre, on verra bien… » Depuis la fermeture des salles de spectacle à la mi-mars, les danseurs professionnels comme Angela, Geoffrey ou Laura attendent patiemment la levée du rideau. Mais ce n’est pas leur seule préoccupation. « On ne peut pas gagner notre vie pendant le confinement », déplore Angela. 

Le casse-tête du « Pôle Emploi spectacle »

Originaire de Brest, Angela n’est pas intermittente du spectacle. Pour obtenir ce statut, il faut déclarer 507 heures de travail sur un an auprès de Pôle Emploi. Cela permet aux artistes de toucher un supplément de salaire de 47 euros net pour les journées non-travaillées, en période creuse. Ce statut est censé soutenir les artistes dont les contrats de travail varient d’une semaine à l’autre.

Angela Urien de la compagnie « La Baraka » d’Abu et Nawal Lagra

« J’ai fait toutes mes heures pour devenir intermittente du spectacle », explique Angela, « sur les 507 heures à travailler par an, j’en avais fait 600 ». Elle pouvait alors prétendre au statut d’intermittente au mois de mars, juste avant le confinement, afin de toucher ses droits. « Si j’avais ouvert mon statut d’intermittente, j’aurais perdu deux mois de travail entre mars et mai, puisqu’en confinement, impossible de se produire sur scène ou de donner des cours. » Alors la jeune bretonne préfère attendre pour déposer son dossier à Pôle Emploi une fois que le confinement sera terminé et qu’elle pourra reprendre les répétitions de spectacles et les leçons de danse.

Selon Laura Campino, danseuse et intermittente du spectacle depuis trois ans, « le statut d’intermittent est si complexe que les artistes ne comprennent parfois pas eux-mêmes ce qu’ils doivent faire pour y avoir droit ». En ces périodes troubles, le site « Être intermittent » auquel Angela a souscrit, permet de s’y retrouver. C’est un collectif qui aide les artistes professionnels dans leurs démarches administratives. « J’ai perdu des jobs à cause du confinement, et je n’ai pas toujours été payée », témoigne Angela. « Heureusement, le site calcule pour moi le bon moment pour ouvrir un statut à Pôle Emploi. »

Un décret inégalitaire sur les intermittents du spectacle 

Laura Campino n’est pas syndiquée mais elle lutte déjà activement pour la reconnaissance des droits des intermittents. « Je veux qu’ils assouplissent nos droits à l’allocation spectacle, développe-t-elle, en se référant au gouvernement, on a un statut précaire le reste de l’année mais avec le confinement, c’est pire ». Elle a créé un groupe de casting de danse sur Facebook, et s’en sert de relais pour les informations concernant l’intermittence.

Compte tenu du contexte actuel, « Pôle Emploi a pris la décision de décaler la date de fin d’intermittence à un peu plus tard ». Ainsi, les titulaires du statut d’intermittent du spectacle bénéficieront de trois mois supplémentaires pour effectuer leur total d’heures sur l’année. Quinze mois au lieu de douze, « mais ça ne changera pas grand chose au problème », selon Angela. Laura est du même avis. « Ce décret est discutable car il ne profite pas à tout le monde, pense-t-elle. Il est inégalitaire ». 

En effet, seuls les intermittents du spectacle qui arrivent en fin de droit ou qui doivent renouveler leur statut entre le 1er mars et le 31 mai 2020 sont concernés par le décret. « Tous les autres dossiers renouvelés juste avant le confinement ou après le mois de mai, ne seront pas concernés par le décret, explique Laura, il n’y aura donc pas de délai accordé aux autres artistes. »

La danseuse basée à Paris est quelque peu écoeurée par la façon dont a été présenté le décret. Alors que la situation des intermittents du spectacle est déjà suffisamment compliquée, « la législation ne facilite pas la compréhension de leurs droits », selon Laura. « Quand on déchiffre le décret, on se rend bien compte qu’on ne nous aide pas. Je ne trouve pas ça légitime pour tous les gens qui ont eu des difficultés à le saisir », regrette-t-elle.

« On est assimilés à des troubadours »

« Ils parlent de fermer les salles de spectacle pendant longtemps encore, des mois et des mois… et pas juste pendant le confinement. » Alors comment remplir son quota d’heures tout en étant confiné ? Impossible de faire du télétravail et danser à un mètre d’écart… c’est compliqué ! « On ne vit que des rassemblements alors la date du déconfinement du 11 mai, ça ne compte pas pour nous », déclare Geoffrey Goutorbe, membre de la RB Dance Company, à Paris. 

Geoffrey Goutorbe © Aline Gérard

Geoffrey se souvient très bien de ses dernières performances sur la scène du Casino de Paris. « Le 12 mars, on a pu danser mais les places étaient limitées dans la salle. » Le lendemain, le gouvernement a annoncé la suppression des rassemblements de plus de 100 personnes. « On a alors fait le spectacle en live sur Instagram. On était sur la scène du Casino de Paris mais personne dans le public. » Le spectacle est alors offert aux abonnés des différents réseaux sociaux de la RB Dance Company. « On voulait montrer qu’on allait rester fort face au coronavirus, qu’on n’allait pas baisser les bras et qu’on reprendrait une fois que tout serait terminé », se souvient Geoffrey.

En attendant la reprise, les danseurs peuvent s’entraîner via des leçons en ligne mais Angela n’est pas « adepte des cours de danse sur Zoom ». « J’en ai fait quelques uns. C’est cool mais ça ne vaut pas les studios de danse », tranche-t-elle. « La concentration n’est pas la même, seule, face à un écran. » Geoffrey souligne aussi le fait que « trop de gens se mettent à enseigner la danse du jour au lendemain », à travers des lives Facebook ou Instagram. Ces professeurs improvisés « n’ont pas toujours leur diplôme » condamne Geoffrey, lui qui a récemment obtenu le sien.

Le problème pour Laura, c’est que les gens en France n’ont pas connaissance de la situation « tendue » des intermittents du spectacle. « Les gens vont au théâtre, vont voir un concert… Sur le moment ils trouvent ça chouette mais ils ne se demandent pas comment on vit. » Aujourd’hui, « la culture est au cœur des activités de confinés », observe-t-elle. « Et pourtant, on est assimilés à des troubadours. »

Auteur.e.(s)

  • Passionnée par l’actualité des Amériques, en particulier latine, mais pas que. Je m’intéresse aussi aux questions société et à la vie politique française.