L’Amérique latine à l’épreuve du confinement – épisode 3

  • Par Laura Roudaut
  • 28 avril 2020

Illustration réalisée par Blanche Buu – @alt0169blanche

En Amérique latine, l’Équateur traverse une crise sanitaire dramatique, digne de l’époque médiévale. Dans les rues de Guayaquil, particulièrement ravagées par l’épidémie de Covid-19, les cadavres sont brûlés à même le sol. Les vautours survolent les hôpitaux, attirés par l’odeur des corps non-réfrigérés. 

EPISODE 3 : L’Équateur au coeur d’un désastre sanitaire

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, des vidéos d’effroi circulent sur la toile. Haut dans le ciel, au-dessus des hôpitaux, des vautours rôdent en cercle : ils ont senti l’odeur des cadavres entassés dans les rues de la petite ville habituellement tranquille de Guayaquil. Ces images reflètent une crise sanitaire de grande ampleur en Équateur, un des pays les plus pauvres de la région, qui n’a pas les moyens d’affronter une telle pandémie. Ce petit pays andin situé entre la Colombie et le Pérou fait aujourd’hui partie des pays d’Amérique latine les plus touchés et meurtris par le Covid- 19. Sur 17 millions d’habitants, plus de 23 000 cas de coronavirus y ont été dénombrés et 663 morts sont aujourd’hui à déplorer (Johns Hopkins, 28 avril 2020). Mais ces chiffres cachent une réalité bien plus éprouvante.

Une opération spéciale pour recueillir les corps

En temps normal, la province de Guayas ne manque pas d’hôpitaux. La région compte à elle seule un quart des 23 803 lits d’hôpital du pays, selon les chiffres de 2018. Depuis quelques semaines, les morgues sont pourtant débordées. Le 12 avril dernier, les forces spéciales gouvernementales ont été réquisitionnées pour une mission de recueil des corps dans les habitations de la ville de Guayaquil, épicentre de l’épidémie de Covid-19 et deuxième ville du pays. 

Lors d’une conférence de presse virtuelle depuis Guayaquil, Jorge Water, dirigeant de la mission spéciale, a estimé que le nombre de corps récupérés par les forces spéciales « a dépassé les 800 », « auxquels s’ajoutent 631 corps qui se trouvaient dans les hôpitaux », a-t-il ajouté sur son compte Twitter. Et même si toutes les victimes ne sont pas décédées du coronavirus, « les experts médicaux estiment malheureusement (…) que les décès dus au Covid-19 atteindront dans les prochains mois entre 2 500 et 3 500 rien que dans la province de Guayas ». 

Un « cauchemar »

Cette opération spéciale a été organisée par l’État équatorien en réaction aux publications des habitants sur les réseaux sociaux, montrant un grand nombre de corps abandonnés dans les rues. Se sentant délaissées, les familles endeuillées ont appelé au secours car elles voulaient à tout prix enterrer leurs morts. Le gouvernement et les élus municipaux ont alors envisagé à un moment la possibilité d’ouvrir une fosse commune, mais l’idée a vite été écartée.

Devant les hôpitaux, des cercueils sont mis en vente à même les trottoirs. Selon l’Agence France Presse (AFP), les cadavres s’entassent jusque dans les toilettes ou dans les couloirs des urgences à cause des morgues saturées. Un infirmier interviewé par l’AFP confie vivre « un cauchemar ». La pandémie est un « traumatisme » pour lui, à la fois dans son travail comme dans sa vie privée. Lorsque l’urgence sanitaire a commencé en mars dernier, le personnel médical devait soigner « entre 15 et 30 patients en 24 heures ». « Tant de gens sont arrivés (à l’hôpital)… ils mouraient presque entre nos mains », raconte-t-il. 

« Le gouvernement n’a pas pris les mesures adéquates » 

Confronté à la pandémie, le gouvernement a déclaré l’état d’urgence le 16 mars dernier ainsi que l’urgence sanitaire, la restriction de la circulation automobile et la fermeture des frontières. Un couvre-feu de 15 heures par jour a également été instauré. « Compte tenu du système de santé déficient, le manque d’informations fiables de la part des médias et le fait que beaucoup de citoyens ne soient pas disciplinés, les mesures de confinement auraient dû être prises bien avant », regrette Cristina Pillajo, assistante administrative à la Chambre de commerce franco-équatorienne à Quito, la capitale. 

Les vols en provenance de l’étranger ont été maintenus jusque tard dans les aéroports du pays, alors que l’épidémie avait déjà atteint les habitants. En février, la première victime équatorienne du Covid-19 rentrait d’un voyage en Espagne. « On doit l’augmentation du nombre de cas au fait que les personnes contaminées aient été renvoyées chez elles, pour isolement à domicile, témoigne-t-elle, elles n’ont pas été placées sous contrôle médical. Malgré l’isolement, ces personnes sont sorties de chez elles et ont généré encore plus de cas. »

« A Ecuador lo sacamos todos » 

Lenin Moreno, le président de l’Équateur, a annoncé le 12 avril dernier sur son compte Twitter qu’il allait diviser par deux son salaire ainsi que ceux des autres fonctionnaires de l’État. En plus de la crise sanitaire, la chute des prix internationaux du pétrole affecte particulièrement l’économie du pays. 

Selon le quotidien El Telegrafo basé à Guayaquil, Lenin Moreno a signé le 24 avril dernier un décret qui lancera la seconde phase de distribution de bons de protection d’urgence pour les familles les plus pauvres et les personnes les plus vulnérables. 120 dollars américains (la devise locale) vont être distribués à près de deux millions d’Équatoriens dans le besoin. « A Ecuador lo sacamos todos », a clamé le président équatorien, c’est-à-dire « Ensemble, nous sauverons l’Équateur ».

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  • Passionnée par l’actualité des Amériques, en particulier latine, mais pas que. Je m’intéresse aussi aux questions société et à la vie politique française.