À Hong Kong, les militants pro-démocratie ravivent la flamme

  • Par Rémi Bouveresse
  • 29 avril 2020
À Hong Kong, les militants pro-démocratie ravivent la flamme

Illustration réalisée par © Natacha Scandella – @natacha_scandella

Mis en sourdine par le Covid-19, le mouvement pro-démocratie s’est adapté pour poursuivre sa lutte, dans le monde physique ou virtuel. Mais alors que la Chine accroît sa pression, les militants tentent de reprendre la rue.

Dimanche, pour la première fois depuis quelques semaines, des manifestants du mouvement pro-démocratie ont manifesté dans un centre commercial hongkongais. Munis de masques, séparés en petits groupes, ils se tenaient à quelques mètres les uns des autres, dans un modèle de manifestation adapté au coronavirus. La scène est presque ironique, tant l’usage du masque a pendant près d’un an été prohibé par la police, qui réclamait pouvoir identifier les manifestants. Malgré un respect strict des règles de distanciation physique, les manifestants ont été repoussés par la police, une ordonnance interdisant actuellement les rassemblements de plus de quatre personnes.

Les nouvelles armes de la contestation

Cette manifestation constituait un petit événement, tant l’épidémie avait instauré dans les rues de Hong Kong un calme imprévisible au vu de l’année 2019. Déclenchées par le rejet d’une loi permettant au gouvernement chinois d’extrader des Hongkongais, d’immenses manifestations avaient rythmé l’année écoulée. Le mouvement social s’était ensuite étendu à des revendications politiques comme l’instauration du suffrage universel.

Le rassemblement de dimanche témoigne donc de la volonté des militants pro-démocratie de maintenir l’élan du mouvement. Depuis trois mois, l’agitation a cessé, éteinte par le Covid-19 bien avant les pays européens. Hong Kong était une des premières villes touchées par l’épidémie, et si le confinement n’a pas été instauré, les habitants ont eux-mêmes cessé de sortir en janvier.

Alors, les militants se sont efforcés de trouver d’autres moyens de protester contre le gouvernement dirigé par Carrie Lam, souligne Amy Ip, journaliste qui couvre le mouvement pour CNN, ABC et Sky News. « On a vu apparaître dans certains restaurants et magasins des slogans et la couleur jaune, symbole du mouvement. Aller dans ces lieux est donc devenu une nouvelle façon de montrer son soutien au mouvement. » À ce soutien physique s’est joint un autre « acte de défiance », virtuel cette fois. Les militants se sont amusés à détourner Animal Crossing, jeu qui consiste à aménager un monde sur une île déserte, en les habillant en noir et en leur faisant revêtir des masques. Oubliée la construction d’une ville, le mignon avatar transformé en manifestant 2.0 partait détruire des tableaux à l’effigie de Carrie Lam et peupler le monde virtuel de slogans pro-démocratie.

Outre ces actes d’appropriation de l’espace, les manifestants ont aussi pu compter sur l’apport de nouveaux sympathisants, comme l’explique Sebastian Veg, directeur d’études à l’EHESS et spécialiste de la Chine. « L’épidémie elle-même a contribué à mobiliser les soignants et la population pour faire pression sur le gouvernement, par exemple pour fermer la frontière avec la Chine. »

Pékin accroît sa pression

Pourtant, l’horizon s’est en quelques semaines nettement assombri sur le mouvement pro-démocratie. Profitant de cette accalmie imposée, Xi Jinping et Carrie Lam resserrent l’étau sur les manifestants : le 18 avril, la police hongkongaise procède à l’interpellation de 15 figures du mouvement pro-démocratie, pour avoir organisé des manifestations non-autorisées. Dénoncé à travers le monde, ce coup de filet participe de la « stratégie d’intimidation de Pékin », selon Sebastian Veg. Pour le gouvernement chinois, il s’agit avant tout d’étouffer l’opposition, alors que des élections législatives cruciales se tiendront en septembre. Avery Ng, président de la Ligue des Sociaux-Démocrates, faisait partie des quinze personnalités arrêtées. À peine libéré, il relativise l’efficacité de cette approche : « Personnellement, même si je me suis fait interpeller, l’intimidation n’a pas d’effet sur moi parce que je n’ai pas arrêté les allers-retours en prison depuis quelques années et nous nous attendons toujours à cela. » S’il admet tout de même avoir du mal à « voir de plus en plus de jeunes aller en prison », il assure que « les Hongkongais sont un peuple résilient ».

Dans le même temps, le bureau de liaison, qui représente le gouvernement chinois à Hong Kong, tente de faire adopter « l’article 23 », particulièrement redouté par le camp pro-démocratie. Il permettrait au gouvernement chinois de s’arroger de nouveaux droits dans la province semi-indépendante, et potentiellement de museler l’opposition. Repoussé au prix de grandes manifestations en 2003, cet article menace à nouveau, même si le risque qu’il soit adopté paraît faible. « Faire adopter l’article 23 paraît improbable, en tout cas impossible avant les élections », tempère Sebastian Veg.

« Il faut retourner dans la rue »

La période à venir est donc cruciale pour le mouvement, qui entend surfer sur la dynamique enclenchée lors de l’élection des conseillers de district. En novembre, 388 sièges sur 452 étaient revenus à des candidats du camp pro-démocratie, constituant ainsi un véritable camouflet pour Carrie Lam. D’ordinaire peu considérée par les Hongkongais, cette élection était une victoire symbolique car elle ne donne en réalité que peu de pouvoir aux élus. Face au renforcement de la pression chinoise, Avery Ng espère donc « une participation massive ». « On a de bonnes chances de faire un bon score, mais il ne faut pas s’attendre à ce que nous gagnions beaucoup de sièges, parce que le système est truqué », constate-t-il avec amertume. De fait, le système électoral garantit aux partis pro-Pékin de l’emporter presque  systématiquement aux législatives.

Conscient de la difficulté à jouer avec les règles politiques telles qu’elles ont été écrites, Avery Ng insiste sur la nécessité de « retourner dans la rue ». « L’élément clé, c’est le nombre de manifestants. Nous avons été capables de réunir un million de personnes chaque mois dans les manifestations de l’an dernier, donc on espère que les gens se mobiliseront à nouveau. » La Ligue des Sociaux-Démocrates, tout comme d’autres partis pro-démocratie, ont formulé plusieurs demandes de manifestations, mais toutes ont été rejetées par les autorités hongkongaises. Un « abus de pouvoir », selon Avery Ng. Cependant, plusieurs dates emblématiques approchent, comme la commémoration du massacre de la place Tian’anmen, le 4 juin. Chaque année, des milliers de Hongkongais envahissent le Parc Victoria pour rendre hommage aux manifestants étudiants tués en 1989 par l’armée chinoise. Un symbole pour raviver la flamme.

Auteur.e.(s)

  • Insupportable bilingue passionné par le monde anglophone. Je vis de basket, de rap et surtout de douceur.