Les colleuses confinées, toujours le poing levé – Épisode 3

  • Par Paola Guzzo, Romane Pellen
  • 29 avril 2020

Illustration réalisée par Olivia Bécart

Lettres noires sur feuille blanche. Le mouvement des colleuses dénonce dans l’espace public les violences faites aux femmes dans l’intimité du foyer. Confinées, mais toujours déterminées, certaines d’entre elles ont décidé de mettre leur temps à profit d’autres activités militantes.

Elles sont comme des lionnes en cages. Des lionnes en colère, prêtes à rugir pour poursuivre leur combat féministe.  Aujourd’hui, les colleuses scrutent du regard leur terrain de lutte, lors des rares sorties qu’elles s’octroient. Elles effleurent du bout des doigts les murs vierges de leurs slogans ou les épaves lacérées d’anciens collages qui dénoncent les féminicides. Il semble loin, le temps où elles se réappropriaient les rues de Paris le soir entre femmes, sans peur, leurs seaux rempli de colle à papier peint dans les mains. Si certaines d’entre elles ont continué à militer à travers l’espace virtuel (épisode 1), pour pointer du doigt les mesures prises par le gouvernement dans la lutte contre les violences conjugales (épisode 2), d’autres ont mis en pause l’activisme tel qu’elles le connaissaient. 

S’octroyer une pause pour revenir plus fortes

À l’annonce du confinement, Ophélie est coupée dans son élan militant. Très active à Malakoff (Hauts-de-Seine), elle s’apprêtait à former 6 nouvelles colleuses. Mais rapidement et après discussions en interne, elle arrête tout et placarde des affiches sur ses fenêtres. « Femmes victimes de violences, vous pouvez appeler le 3919 », « Femmes victimes de violences, on vous croit ». Une initiative saluée par plusieurs de ses voisines. Ces slogans, beaucoup d’autres colleuses les ont aussi. Et pour cause, Ophélie les a photocopiés plus de 2 000 fois, pour placarder les murs de Paris, lors de manifestations début septembre. Mais si elle continue à suivre les discussions et à relayer les actions des colleuses, elle a choisi de ralentir son rythme effréné. « Je me suis sentie trop impuissante et c’était trop de violence à regarder juste derrière mon téléphone. J’avais besoin d’appuyer sur pause et de prendre du temps pour moi », confie-t-elle au téléphone. Prendre ses distances, pour revenir plus forte.

Ce besoin de souffler, la féministe dans l’âme ne le lie pas seulement à son action militante, mais également à son basculement en télétravail : « J’ai eu l’impression que c’était trop, qu’il fallait que je fasse des choix et que je ne pouvais pas être sur tous les fronts en même temps. » Pour se retrouver et calmer ses insomnies liées au stress, Ophélie profite des rayons du soleil et dévore sa bibliothèque féministe. Exit les quarante minutes quotidiennes de vélo, bonjour « Le manuel d’activisme féministe » de Clit Révolution, « La domination masculine » de Pierre Bourdieu, « Le Consentement » de Vanessa Springora ou encore « Le pouvoir de la colère des femmes », de Soraya Chemaly. Une énumération qu’elle accompagne de petits résumés personnalisés. « Je lis pour être au courant, pour continuer à avoir un maximum d’informations et pour que mon discours soit le plus juste et le plus fourni possible en terme d’arguments et d’histoire », livre-t-elle, passionnée. De temps à autre, elle s’essaie au pole dance avec sa colocataire ou se lance dans un atelier peinture. C’est plus fort qu’elle. Rattrapée par son engagement militant, elle trace ces fameuses lettres noires et multiplie les slogans qui retrouveront les murs vierges ou occupés de la capitale et de ses alentours, lorsque le confinement sera levé.

« Aider un foyer de femmes réfugiées avec leurs enfants, ça reste du féminisme »

Irene s’est elle aussi éloignée des collages, mais ne parle pas de « pause ». Au contraire. Confinée sans matériel pour peindre ou coller, elle a choisi de s’engager dans les Brigades Solidaires de sa ville, Villejuif, qui regroupent des gilets jaunes et militants d’extrême-gauche, solidaires avec les plus démunis. « On a créé un groupe de permanence, de récolte et de distribution de produits de première nécessité pour les foyers dans notre banlieue », explique-t-elle. Pour l’anarchiste espagnole bien connue d’Instagram et des réseaux féministes, la solidarité, c’est primordial. « Aider un foyer de femmes réfugiées avec leurs enfants, ça reste du féminisme, ce n’est juste pas le même acte militant », précise Irene, qui multiplie les actions. « On a fait un fanzine pour dénoncer toutes les politiques autour du coronavirus et pour montrer que les métiers les plus importants, essentiels, sont les plus précarisés et dévalorisés. » Elle avoue ne plus compter ni sur le gouvernement, ni sur la police. 

Dans sa colocation, ils sont « une quinzaine », dont une soignante, qui a récemment été testée positive au virus. D’autres bénévoles, extérieurs, ont donc pris le relais de la récupération et de la distribution des dons. Irene, elle, a décidé de se charger de la gestion de la communication et de la logistique des Brigades. Même avec le Covid-19 sous son toit, pas question de s’arrêter. « Je vais voir si je peux coudre des masques et s’ils peuvent être lavés dans une autre maison », ajoute-t-elle. Loin des yeux, mais le coeur près de la lutte, Irene suit attentivement les actions virtuelles menées par les autres colleuses : « J’ai trouvé hyper fort les témoignages de femmes qui n’ont pas été écoutées par la police lorsqu’elles sont allées porter plainte, ou qui ont subi des commentaires violents. Ça prend de la place sur les réseaux sociaux, qui sont finalement une forme d’espace public. » 

Loin des yeux, proches du coeur

Derrière leurs écrans, les colleuses tissent de nouveaux liens et multiplient les occasions de rester en contact. Depuis le premier jour du confinement, elles échangent par Stories (images temporaires du réseau social Instagram, ndlr) interposées, créent des memes (détournement d’une scène connue avec des dialogues de notre création, ndlr), se lisent des livres à voix hautes par téléphone et s’échangent des photos sur des groupes Whatsapp.  Des initiatives qui font le plus grand bonheur d’Ophélie : « Je pense que c’est hyper important et nécessaire que l’on reste soudées et actives même si ça doit se passer virtuellement. » 

Le virtuel laissera bientôt place au réel. Toutes partagent un besoin vital, propre aux militant.es, celui de se réapproprier l’espace public. Irene est impatiente de battre le pavé : « J’ai surtout envie d’aller manifester pour rappeler, entre autre, qu’il y a eu beaucoup de revendications faites par le personnel soignant l’année dernière. S’ils avaient été écoutés on ne serait pas dans le merdier dans lequel on se trouve actuellement. » 

Ophélie, elle, rêve de pouvoir retapisser les murs de la capitale de l’empreinte des colleuses : « Nous sommes encore plus en colère. À la fin du confinement on sera toutes au taquet pour continuer nos actions de collages et de pressions sur le gouvernement. » L’armée des colleuses se tient prête. Dans leur coin chacune peint des phrases qui interpellent et attend le feu vert. Les piles de feuilles A4 peintes de lettres noires s’élèvent de jour en jour. Violences sexistes, harcèlement de rue, revenge porn*, les raisons de militer se sont multipliées pendant le confinement et la colère gronde. Ophélie est sur le qui-vive. « On va ressortir avec tellement de slogans que tout Paris sera recouvert. »

*Diffusion sur internet d’une vidéo à caractère sexuellement explicite sans l’accord du ou de la concerné.e, dans le but de “se venger” ou/et d’humilier.

Auteur.e.(s)

  • Reportrice tête brulée qui questionne le genre et suit de près les mouvements sociaux du monde entier.

  • Une frange indomptable made in Brest animée par le terrain et les rencontres. Instinctivement penchée sur les sujets de société (mouvements sociaux, féminisme, police/justice…), j’aime raconter des histoires, celles des autres.