Cinéma en confinement : par où commencer ?

  • Par Paola Guzzo
  • 1 mai 2020
Cinéma en confinement : par où commencer ?

Illustration réalisée par © Eamon Godmet – @eamon.da

Pour ceux qui ne sont pas sur le front, le temps semble s’être arrêté. Cinéphiles en herbe, nous vous proposons trois portes d’entrée pour y voir plus clair, pour s’évader, rêver, s’indigner et être parcouru.e d’émotions. Promis, aucune fin ne vous sera dévoilée.

S’attaquer au cinéma peut donner le tournis lorsqu’on ne sait pas par où commencer. Il suffit de jeter un œil aux catalogues des plateformes en ligne, aux films proposés en vidéo à la demande (VOD), ou à la liste des films disponibles en replay sur certaines chaînes. Si l’on s’y aventure sans idée précise, il est possible de s’y perdre. Alors, certains cinéphiles passionnés se sont donnés le défi de  raconter ce cinéma du monde. Ses influences, ses points communs, ses claques. C’est le cas de Luc Lagier, auteur et réalisateur de la chaîne youtube Blow-Up, d’Arte, qui propose une porte d’entrée au septième art : « Face au labyrinthe qu’est l’histoire du cinéma, il faut toujours repartir de son actualité à soi et de son époque à soi ». Pour cela, nous avons sélectionné trois portes d’entrées, des films à consommer sans modération.

Quentin Tarantino : « Revenge is a dish best served cold » / « La vengeance est un plat qui se mange froid »

Quel meilleur point de départ à cette balade cinématographique qu’un cinéaste qui fait presque mondialement l’unanimité ? Dans son dernier film, Once Upon a Time in Hollywood, sorti en 2019, salué par la critique et récompensé par de nombreux prix , Quentin Tarantino nous replonge dans le Hollywood de 1969. « Il parle enfin de sa jeunesse. Comment vivre à Los Angeles, ce que c’était, la fin des années 60. Il y a une dimension intime et subjective plus forte », explique Luc Lagier. Quentin Tarantino, c’est une déclaration d’amour à la culture populaire, à la violence, ce sont des longues scènes de dialogues, un cinéma influencé par les films de série B, par le Kung-Fu, par les westerns. C’est l’art de la narration dans le désordre (non-linéaire), des punchlines et une passion pour les pieds. L’Américain de 57 ans fait la part belle à la musique, ses bandes originales sont cultes. On y entend Bobby Womack, mais aussi Johnny Cash, David Bowie, The Coasters… Tarantino, c’est aussi des acteurs fétiches : Michael Madsen (6 films), Zoë Bell (6 films), Samuel L. Jackson (6 films), Harvey Keitel (6 films), Uma Thurman… Et des personnages féminins, forts, qui ne se laissent pas marcher sur les pieds et dont la vengeance vient à point nommé. 

Au grand dam de ses fans, le réalisateur a déclaré qu’il ferait dix films, puis arrêterait sa carrière de réalisateur. Pour se préparer à cette oeuvre finale qui ne cesse de faire parler, c’est le moment de découvrir, si ce n’est pas déjà fait, le reste de sa filmographie. Oui, tout. De Pulp Fiction (Palme d’Or 1994 du Festival de Cannes) aux 8 Salopards, en passant par Inglourious Basterds. Si c’est la violence et les gangsters de Reservoir Dogs qui vous ont plu, découvrez la filmographie de Brian De Palma, de Martin Scorsese (influence assumée de Tarantino), ou les Parrains du père Coppola. Si vous aimez les westerns (Les Huits salopards, Django), continuez avec la filmographie des frères Joel et Ethan Coen en commençant par True Grit ou No Country for Old Men. Et pour aller plus loin, John Ford, avec La prisonnière du désert ou Le Sergent Noir, dénonciation du racisme sorti en 1960. Si vous avez été scotché.e.s par les films aux puissants personnages féminins comme dans Kill Bill, Jackie Brown ou Boulevard de la mort, vous aimerez aussi le roadmovie Thelma et Louise de Ridley Scott. Les personnages féminins, moins violents mais en quête de revanche se retrouvent aussi dans Okja de Bong Joon Ho (Parasite, Memories of Murder) et toute la filmographie d’animation d’Hayao Miyazaki (Princesse Mononoke, Nausicaä et la vallée du vent).  « Plus vous aurez vu du Tarantino, plus vous aurez envie de voir du Scorsese (Taxi Driver, les Affranchis), puis du Pasolini (Le Décaméron, Salo ou les 120 journées de Sodome*) puis du Murnau (Nosferatu) », selon Luc Lagier. Enfin, si c’est l’atmosphère visuelle si colorée de Kill Bill qui vous a marqué, pourquoi ne pas continuer avec l’univers de Wes Anderson ?

* Âme sensibles s’abstenir de visionner ce film. Vraiment, vraiment. 

Wes Anderson : « Maybe we could express ourselves more freely if we say it without words » / « Peut-être que nous pourrions nous exprimer plus librement, si ce n’étais pas avec des mots »

La sortie de son dernier long-métrage, The French Dispatch, prévue en août 2020 en France, vient d’être repoussée à cause de la crise sanitaire mondiale. Le film, tourné à Angoulême, suit le quotidien de journalistes au XXème siècle. En attendant, retour sur sa filmographie. Chez Wes Anderson aussi, certains acteurs et actrices sont récurrent.e.s : Bill Murray (9 films), Owen Wilson (8 films), Jason Schwartzman (6 films), Tilda Swinton (4 films), ou encore Willem Dafoe et Adrian Brody (4 films chacun). Le cinéaste de 51 ans a, lui aussi, réalisé 9 longs-métrages dans un univers bien à lui, entre comédie et mélancolie, aux couleurs pastel rempli de plans prodigieusement symétriques et rétros. Mélomane, ses bandes-originales sont tout aussi iconiques qu’inoubliables. De la voix douce d’Elliott Smith à Donovan en passant par Françoise Hardy dans Moonrise Kingdom, la musique habille les situations, parfois drôles, parfois tristes, souvent absurdes. Abordant des thèmes souvent liés au passage de l’enfance à la vie adulte, ses gros plans des visages en disent davantage que tous les mots du monde.

La Famille Tenenbaum, La Vie Aquatique, The Grand Budapest Hotel… Le cinéma de Wes Anderson est inspiré. Une fois en avoir fait le tour, vous retrouverez peut-être des plans qui rappellent ceux d’Orson Welles (Citizen Kane), de François Truffaut (Les 400 coups, Jules et Jim). Dans certains de ses films, on aperçoit également des scènes inspirées de Tony Scott (Top Gun) ou encore d’Elia Kazan (Sur les Quais). Si vous aimez la symétrie, l’esthétique travaillée du réalisateur texan, les films de Stanley Kubrick pourraient vous plaire également (Shining, 2001 l’Odyssée de l’espace). D’autre part, si le conte et l’univers coloré parfois kitsch vous plaît, jetez un oeil aux oeuvres musicales de Jacques Demy (Les demoiselles de Rochefort, Peau d’Âne) ou alors du côté du cinéma de l’immense David Lynch (Mulholland Drive*), réalisateur de la série Twin Peaks, friand des jeux de lumière, de matière et de mystères à résoudre dans une atmosphère angoissante. Besoin d’autres idées ? Lors d’une conférence organisée par Arte, Wes Anderson révélait deux autre grandes influences : Alfred Hitchcock (Vertigo, Fenêtre sur Cour) et Steven Spielberg (Les aventuriers de l’arche perdue). « L’important, c’est de faire en sorte que le moins de personnes possible soient perdues dans ce que je fais », a-t-il confié lors de cette même conférence. L’enfance, l’importance de la musique et la mélancolie sont des thèmes également très présents dans le cinéma de Sofia Coppola. 

*N’hésitez pas à nous raconter en commentaires les débats qui entraîneront le visionnage de ce film. Nous l’avons visionné pour vous et partageons l’opinion du monde : c’est du génie, mais il est incompréhensible. 

Sofia Coppola : « We felt the imprisonment of being a girl » / « Nous avons ressenti l’emprisonnement du fait d’être une fille »

Cinq jeunes femmes, blondes, qui subissent l’éducation stricte de leur famille catholique. Le tout sur un bande originale du groupe Air, à la chanson iconique, Playground Love. Le film Virgin Suicide est le premier long-métrage de Sofia Coppola sorti en 1999 et adapté du roman éponyme de Jeffrey Eugenides. Et c’est un film culte, inratable, souvent présenté comme féministe. La réalisatrice américaine de 48 ans vient de terminer le tournage d’On the Rocks, son septième long-métrage qui raconte la relation entre un père et sa fille, “un choc des générations” entre deux personnes qui n’envisagent pas l’amour et les relations de la même manière, sous fond de soupçon d’infidélité. Pour ce film, elle renoue avec Bill Murray, déjà présent dans l’inoubliable Lost In Translation (Oscar 2004 du meilleur scénario original et trois Golden Globes), aux côtés de Scarlett Johansson (Vicky Cristina Barcelona, Avengers). Sofia Coppola, c’est aussi Marie-Antoinette (2006), Somewhere (Lion d’Or 2010), The Bling Ring (2013) et les Proies (2017). Des histoires intimes, un travail du silence. Des histoires de vies, d’enfance, de fascination, de femmes et des histoires de transition. Sofia Coppola, c’est aussi une bande-originale qui va de Phoenix à Sébastien Tellier. 

Si vous appréciez son oeuvre, découvrez ensuite celle de son père, Francis Ford Coppola (Apocalypse Now, Le Parrain), pour comprendre dans quel environnement cinématographique elle a grandit. Si ce sont les sujets de société qui vous plaisent, ceux qui poussent à remettre en question le fonctionnement de notre société, faites un tour du côté du britannique Ken Loach (Moi, Daniel Blake; La Part des Anges). Puis, voyez la filmographie de Gus Van Sant pour des histoires de société (Elephant, Harvey Milk), et celle de Lars Von Trier (Melancholia, Nymphomaniac) pour les ambiances glauques et inquiétantes. Enfin, dans le rayon des films à héroïnes réalisé par des femmes (rarement mises en lumière), il est temps de découvrir Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu, Bande de filles), Julia Ducournau (Grave), Andrea Arnold (Fish Tank) ou encore Alice Rohrwacher, réalisatrice du film Les Merveilles.

Tout est lié dans l’histoire du cinéma”

Les cinéastes talentueuses, ce n’est pas ce qu’il manque. Et pourtant, elles ne sont que rarement sur le devant de la scène. “On ne leur a pas donné l’occasion de laisser une oeuvre conséquente. Pour une Chantal Akerman (Sud, La Captive), une Agnès Varda (Cléo de 5 à 7, Sans Toit ni Loi), qui ont pu faire toute une oeuvre, beaucoup d’autres cinéastes talentueuses ont été tuées dans l’oeuf”, déplore Luc Lagier, “Comme Barbara Loden, qui a fait Vanda. Beaucoup de femmes ont amorcé une oeuvre mais ont ensuite été bloquées par de nombreux facteurs. Céline Sciamma, Rebecca Zlotowski, Axelle Robert c’est très bien, mais leur oeuvre est encore naissante. Donc oui, il y a une ostracisation, un problème. Mais aujourd’hui, cela va dans le bon sens”, ajoute le passionné. 

Ces trois points d’entrées dans le cinéma d’aujourd’hui, purement subjectifs, pourraient servir à explorer celui d’hier et de demain. Pour la suite, à vous de faire votre propre chemin. Enfin, s’il peut arriver de devoir se forcer pour passer à un cinéma moins facile d’accès, si le plaisir est là, tout est possible, selon Luc Lagier : “Tout est lié dans l’histoire du cinéma, donc une fois que vous êtes attrapés par le virus, il se propage et ça devient plus facile”.

Auteur.e.(s)

  • Reportrice tête brulée qui questionne le genre et suit de près les mouvements sociaux du monde entier.