Traçage numérique : stop ou encore

  • Par Julie Renson Miquel
  • 4 mai 2020
Traçage numérique : stop ou encore

Illustration réalisée par ©Manon Le Doran @lesprintsdenonon

L’application StopCovid, censée aider à enrayer la pandémie de Covid-19 lors du déconfinement, soulève aujourd’hui de nombreux problèmes éthiques et sécuritaires. Analyse.

L’application StopCovid n’est toujours pas prête à être lancée, mais elle fait déjà beaucoup parler d’elle. Ce système de traçage numérique devrait être déployé fin mai, début juin, d’après la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye. « Ensuite nous aurons un débat » qui est « légitime » au Parlement « parce qu’il y a évidemment des inquiétudes, des questionnements sur le respect des libertés publiques », confiait-elle hier sur France Inter.

Ce non-respect des libertés publiques, chercheurs en sécurité informatique, avocats, organisations de défense des droits ou encore syndicats le dénoncent depuis plusieurs semaines. Piloté depuis début avril par l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria), l’application est développée par un consortium composé d’industriels (Capgemini, Dassault Systèmes, Lunabee Studio, Orange et Withings) et d’organismes publics (Agence nationale de sécurité des systèmes d’information, Inserm et Santé publique France). Si les prises de paroles et pétitions à l’encontre de cette application se multiplient, l’utilisation de StopCovid se fera pourtant sur la base du volontariat. Le gouvernement affirme également que les données recueillies par l’application resteront anonymes et temporairement conservées.

Un système aux nombreuses failles

Des arguments jugés insuffisants pour les détracteurs du traçage numérique. « Il y a un risque d’intrusion dans la vie des gens parce qu’on va pouvoir suivre et retracer le graphe social, c’est-à-dire les interactions de chacun et les mouvements de population au sein de la population française », explique Olivier Blazy, enseignant chercheur à l’université de Limoges et spécialiste en sécurité informatique. Ce dernier fait partie des 472 spécialistes en sécurité informatique ou informaticiens à avoir signé le 26 avril une « mise en garde » à propos de l’application StopCovid qu’ils jugent « porteuse de risques très importants quant au respect de la vie privée et des libertés individuelles ». Ce texte fait suite à un « éclairage » : risques-tracage.fr, signée par seize chercheurs, qui détaille quinze scénarios de dérapage possible des technologies de traçage numérique. Problèmes de sécurité, données en réalité non anonymes, fausses alertes, identification de malades… La liste des failles du système, qui fonctionne par Bluetooth, est longue.

« Si jamais vous contrôlez votre téléphone pour ne croiser qu’une seule personne dans la journée et qu’à la fin vous recevez une alerte, vous savez pertinemment que la personne que vous avez croisée est contaminée, explique Olivier Blazy. Cela devient vraiment intrusif car, avec cette application, vous êtes capable de connaître l’état de santé d’une personne donnée. Or, c’est une information que vous n’êtes pas censée avoir. »

Sans oublier les risques accrus de hacking en raison du système de stockage des données : « On peut craindre des attaques parce qu’avec un serveur centralisé unique, vous aurez toujours des gens intéressés pour savoir ce qu’il y a dedans, analyse le chercheur. Notre seconde crainte ? Que les données soient exploitées avant leur suppression, si elles ne sont pas suffisamment sécurisées et contrôlées », ajoute-t-il.

Quant aux risques liés aux libertés individuelles, d’après les chercheurs, ils ne sont pas négligeables. Retracer la liste des personnes que l’on croise peut amener à changer son comportement. « Si vous êtes malade, que vous souhaitez garder cette information confidentielle, il faudra intégralement désactiver votre téléphone avant d’aller voir votre cancérologue par exemple, explique Olivier Blazy. Si un journaliste va à la rencontre d’une source et qu’il veut la protéger, il devra faire attention à couper son téléphone bien avant. Or, changer la façon dont vous contactez vos sources, ne va pas en théorie répondre aux besoins de lutte contre la pandémie. »

Des garde-fous institutionnels diminués

Le but initial de l’application est pourtant bien la lutte contre la pandémie. Dans une tribune publiée dans Le Monde le 25 avril, d’éminents scientifiques dont des épidémiologistes, défendent le recours au traçage numérique arguant qu’il pourrait être décisif dans la lutte contre le Covid 19. « La stratégie est d’identifier et d’isoler les cas contagieux et de retracer tous leurs contacts, afin de les diagnostiquer et de les isoler à leur tour s’ils sont contagieux », expliquent-ils. Face à la question des failles du système, ils s’en remettent au conseil scientifique qui « juge ces méthodes innovantes indispensables pour contenir l’épidémie ». Les scientifiques peuvent aussi compter sur l’appui des différents garde-fous institutionnels français comme le Conseil d’Etat et le Conseil constitutionnel qui ont penché en leur faveur. Ce qui n’étonne guère l’historien François Jarrige, spécialiste des changements technologiques : « C’est un phénomène assez classique. En période de crise et d’accélération des choix politiques, on s’en remet à la technologie dans laquelle on fait une confiance un peu trop excessive au nom évidemment de l’urgence sanitaire et d’une certaine conception du solutionnisme technologique. »

Cyrille Dalmont, chercheur associé à l’Institut Thomas More, spécialiste des questions relatives au numérique et à l’intelligence artificielle et auteur d’une note contre le traçage numérique, estime que les gardes fous institutionnels français sont « extrêmement limités » en cette période d’état d’urgence sanitaire. « Le Conseil d’Etat utilise sa théorie classique en cas de “situation exceptionnelle”, c’est-à-dire qu’il considère que le gouvernement peut déroger à la légalité dans certaines mesures qui seront contrôlées plus tard, explique-t-il. Le Conseil Constitutionnel a validé cette jurisprudence du Conseil d’Etat, sans examiner les questions de constitutionnalité potentiellement soulevées durant la période de l’état d’urgence sanitaire. » Avant d’ajouter : « Et la CNIL* a très peu de moyens aujourd’hui. Son rôle est plutôt lié à des questions de respect de l’équité vis-à-vis de l’accès au numérique. D’ailleurs, l’intervention de la présidente de la CNIL, [Marie-Laure Denis, ndlr], devant le Sénat [le 16 avril dernier, ndlr] était plutôt éloquente sur la question. Elle a en effet reconnu que l’application ne serait peut-être pas très efficace du fait que certaines populations n’avaient pas de smartphone et qu’il existait des zones blanches. »

*La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) dont le rôle est de veiller à la protection des données personnelles contenues dans les fichiers et traitements informatiques ou papiers, aussi bien publics que privés, estime dans son communiqué de presse datant du 26 avril que, dans un « contexte exceptionnel de gestion de crise », l’application StopCovid est « conforme » aux exigences européennes de protection des données privées « si certaines conditions sont respectées ». L’instance demande cependant « à pouvoir se prononcer à nouveau après la tenue du débat au Parlement ».

Des chances de résultats minimes

Dans une étude publiée par la revue Science, des chercheurs de l’université d’Oxford ont modélisé l’efficacité du « contact tracing » en fonction de la rapidité avec laquelle les contacts du malade sont avertis. Christophe Fraser, co-auteur de l’étude, confie à franceinfo que « près de 60 % de la population aurait besoin d’utiliser l’application pour qu’elle ait un impact significatif ».

Problème : il sera très difficile d’atteindre ces 60 % si l’application est basée sur le principe du volontariat. D’après le baromètre du numérique 2019 du Crédoc, 23 % de la population française n’est pas équipée d’un smartphone. Or, même dans des pays beaucoup plus « connectés », le taux de téléchargement de ce type d’application de traçage numérique est relativement faible. « A Singapour, où la première application a été déployée, au final seul 17 % de la population l’utilise alors que c’est un pays qui est ultra connecté, explique Olivier Blazy. On voit que même dans des pays où la population peut-être beaucoup plus facilement incitée à utiliser l’application elle n’a pas un engouement suffisant. Donc, en France, dire que l’application pourrait être utile est peut-être un faux débat si un nombre insuffisant de gens ne l’utilise. »

L’avènement d’une ère « Big Brother » ?

La solution serait-elle donc d’obliger les Français à télécharger l’application ? Le Premier ministre, Edouard Philippe, se dit opposé à un tracking obligatoire, l’idée n’étant pas de créer un « Big Brother ». Pourtant, envisager un tel traçage numérique, et ce même sur la base du volontariat, n’appelle-t-il pas une entrée inévitable dans une ère de surveillance généralisée ? C’est ce contre quoi alarment les signataires d’un appel « au boycott massif de l’application Stop-COVID19 » publié par la revue Terrestres. Selon François Jarrige, qui fait partie des signataires, la crise sanitaire « lève un certain nombre de blocage » liés au numérique mais la « boîte de pandore était déjà ouverte ». « Cela fait plusieurs années que la question de la surveillance numérique des populations se pose et fait débat dans l’espace public, explique l’historien. De plus, des centaines de laboratoires, d’ingénieurs, de start-up, d’états, de gouvernements, de multinationales travaillent là-dessus depuis des décennies. » 

L’exemple le plus probant reste la Chine et son « système de crédit social » expérimenté dans plusieurs régions depuis 2014 et qui devrait se généraliser dans tout le pays cette année. Le système « consiste à attribuer aux citoyens, aux fonctionnaires et aux entreprises, une note représentant la confiance dont ils sont dignes, précise Séverine Arsène, éditrice à l’Asia Global Institute de l’Université de Hong Kong. L’idée est de collecter des centaines de données sur les individus et les entreprises, depuis leur capacité à tenir leurs engagements commerciaux jusqu’à leur comportement sur les réseaux sociaux, en passant par le respect du code de la route. »

Ce système, que l’on peut qualifier d’« orwellien » n’est pas sans rappeler la série britannique Black Mirror, qui prophétise une dystopie autoritaire et technologique. Inenvisageable en France aujourd’hui, mais les conceptions évoluent rapidement selon François Jarrige : « On se rassure ici en disant qu’on a des contre-pouvoirs, que nous ne sommes pas un système autoritaire comme la Chine. Mais ce qu’on observe, c’est quand même que l’on va dans cette direction-là. C’est-à-dire qu’on va vers une acceptation de formes de surveillance qui aujourd’hui deviennent de plus en plus anodine alors qu’il y a quelques années elles auraient paru totalement inacceptables à une grande partie de la population. »

L’historien estime que l’avènement du traçage numérique en France, prouve que nous sommes à un moment charnière de notre société : « On observe ce que l’on appelle “l’effet cliquet“*. Car une fois que la crise sera passée on ne reviendra pas en arrière. Il sera très difficile de réimaginer un monde différent de celui qui aura été mis en place à l’occasion de cette crise car des outils auront été installés, des infrastructures auront été déployées, des pratiques sociales se seront diffusées dans la société, des points de vue, des opinions auront été marginalisés. »

* L’effet cliquet, ou effet de cliquet, est un phénomène ou procédé énoncé par James Duesenberry dans Income, Saving and the Theory of Consumer Behavior (1949), qui empêche le retour en arrière d’un processus une fois un certain stade dépassé.

Quand le problème devient la « solution »

Nous sommes aujourd’hui confrontés à un paradoxe : le numérique est présenté comme une réponse à la crise sanitaire en cours. Or, n’est-il pas en partie responsable de cette crise ? Les scientifiques le répètent, les coronavirus nous parviennent via des zoonoses, des maladies transmises de l’animal à l’homme. Ces transmissions sont probablement provoquées par la déforestation, la destruction d’écosystème, rapprochant ainsi des espèces animales qui n’étaient pas censées se rencontrer, et facilitant la transmission de virus à l’homme. Or, « la société numérique est une société hyper industrielle fondée sur de grandes infrastructures techniques extrêmement problématiques sur le plan environnemental, explique François Jarrige. Car elle implique des mines, des usines gigantesques, des flux de matière considérables à l’échelle de la planète entre l’Asie, l’Europe, l’Amérique du nord. Le high-tech numérique est la forme contemporaine du capitalisme industriel et du capitalisme mondialisé. » Reste à savoir si la construction d’un « monde d’après » plus respectueux de l’environnement, afin d’éviter de nouvelles crises sanitaires, peut aller de pair avec des libertés individuelles gérées par le Big data.

Auteur.e.(s)

  • Amie des pangolins avec toujours un livre à portée de main. Mordue de sport au jeu de jambes (pas tout à fait) affûté 🎾🏃🏽‍♀️🤿