Internet, grand sauveur de la scène techno allemande

  • Par Quentin Lazeyras
  • 6 mai 2020

 

Illustration réalisée par ©Leni Friede Pohl @lenifriedepohl

Rassembler, innover, créer… même en cette situation internationale si particulière, la scène techno allemande n’est pas en manque de rythme et continue à officier et à se réinventer en permanence.

Même à Berlin la nuit se meurt. La capitale européenne de la techno a déjà vu certains de ses clubs disparaître suite à la pression des investisseurs immobiliers. Fragilisés face au coronavirus, même les aides du gouvernement aux petites entreprises peinent à suffire à leur survie. Internet, qui a vu naître le plus grand club virtuel du monde, prend le relais.  

En Allemagne, la scène techno avait fermé ses portes avant même l’annonce du confinement. Depuis, DJs, clubs et passionnés sont séparés. Pour les rassembler le site United We Stream en partenariat avec Arte Concert s’est donné l’objectif d’apporter de la musique, accompagnée d’une petite atmosphère de club, dans les appartements et maisons des confinés. Le but est également de soutenir les collectifs grâce aux dons.

Tous les jours à partir de 19h, un livestream est proposé en direct. Les clubs s’enchaînent jour après jour. À la mi-avril, c’était au tour du Mjut à Leipzig (Saxe), de proposer un mix de cinq heures. Pour Marcus, qui fait partie de l’équipe, l’enjeu n’était pas de récolter des fonds pour sauver les meubles et essayer de survivre. « Notre campagne d’aide n’était pas encore lancée lorsque nous sommes passés sur Arte. Pour le live on n’a pas organisé de grosses têtes d’affiche pour faire beaucoup de clics. L’idée était d’abord de nous présenter, de donner de la visibilité à notre équipe et nos projets. Je pense que ça a bien marché. »

À Leipzig, les clubs se sont rassemblés et ont mis en place un Soliticket, une plateforme qui mêle dons et vente en commun de tickets pour l’après confinement. Le système est simple : il est possible de soutenir les clubs en faisant un don ou en achetant un ticket à l’avance pour 25 euros. Celui-ci permettra au donateur d’entrer dans le club de son choix dès que l’activité nocturne reprendra.

Depuis la mise en place de cette initiative, plus de 100 000 euros ont été collectés. L’équipe de Mjut est très fière et reconnaissante de l’aide apportée par les dons. Mais selon Marcus, il faut tout de même regarder les choses en face : la somme ne sera évidemment pas suffisante pour payer les loyers et les charges car le total des dons sera à diviser entre les dix clubs de la ville. 

« Je vois les gens regarder dans la mauvaise direction. Ils espèrent que la vie reprendra comme avant, mais ce n’est pas possible. Il faut voir la chose d’un autre œil. La situation est mauvaise c’est sûr, mais ce n’est pas en regardant en arrière que ça avancera. » Pour l’instant, de nombreux clubs à l’image du Mjut craignent une probable fermeture. D’après Marcus, il ne s’agit pas seulement de penser à comment survivre à cette crise et reprendre les activités, il est aussi nécessaire de se réinventer en réfléchissant à l’avenir du club. « Nous pensons qu’il faut briser les limites du club. On est dans une situation qui nous pousse à la réflexion et à la transformation ». Si les habitués ne peuvent pas se rendre sur les lieux de fête, alors c’est au Mjut de se rendre de nouveau accessible. « Pour l’instant on essaie de créer un bar-mobile pour essayer de retrouver nos ‘Gäste’ (invité.e.s / clients) dans les parcs ».

Les DJs contraints de s’adapter

Pour les indépendants, la situation est tout aussi complexe. Les concerts et les événements étant annulés, ce sont à la fois les revenus et la visibilité qui disparaissent. Mais là aussi, les DJs s’adaptent et innovent. C’est le cas de Christoff Ridel, qui officie à Leipzig. « J’avais deux événements ou je devais mixer et leurs annulations me pénalise. À la fois ça coupe les relations avec les organisateurs, ce qui nous fait perdre des informations sur les futurs événements, et en plus ça nous détache de la scène ». Depuis le début de la crise, Christoff est chez lui en permanence et essaie d’en tirer du positif. Pour lui, cette période est une certaine forme d’inspiration. Cet enfermement permet de travailler de façon plus acharnée sur certains morceaux, et de faire des mix plus longs. 

Sur Internet, des dizaines de sites proposent des streams en live et rejoignent United We Stream pour permettre aux artistes de partager leur set en période de confinement tout en rassemblant des dons. C’est le cas de Boiler Room, qui a lancé son programme Streaming From Isolation. Mais tous ne sont pas conviés. Les petits DJs indépendants, avec moins de renommée, ne peuvent profiter ni de cette visibilité ni des collectes de fonds. 

Ces derniers aussi innovent. Christoff et ses colocataires TomTom Tom et Dj Deejay, ne pouvant plus jouer en club, ont décidé de faire des mix en streaming live. « L’idée n’était pas simplement de faire un set en live avec une vidéo de nous en train de mixer. Alexander qui fait nos visuels a voulu créer une vraie expérience visuelle créative. » Pari réussi : après une première tentative début avril, les trois DJs et l’artiste remettent le couvert pour une deuxième session quinze jours plus tard. Cette nouvelle façon de proposer sa musique apporte à la fois frustration et découverte. « C’est complètement différent par rapport à d’habitude. On n’a aucun retour direct du public, confie Christoff Ridel. D’un autre côté on est bien plus calme dans cette salle ‘online’ et on peut essayer de proposer des musiques différentes comme de ‘l’Ambient’* ».

Pour aider les clubs, ou les Djs indépendants à survivre, rendez-vous sur la toile, le plus grand club virtuel au monde !

*L’Ambient est un mélange de techno et de musique ambiante. Il allie textures atmosphériques, mélodiques et rythmiques, le tout sur un rythme lent.

Campagne de Crowdfunding Mjut : fin le 10 mai

Auteur.e.(s)

  • J’observe la rue, le street-art et les cultures alternatives. Je questionne la société et mets en lumière des réponses. Rêve en allemand sans sous-titres.