Les associations volent au secours des jeunes LGBT+

  • Par Romane Pellen
  • 6 mai 2020

Illustration réalisée par Sixtine Lerouge

C’est l’histoire d’un combat sans fin. Depuis le début du confinement, les violences LGBT-phobes à l’intérieur des familles sont en hausse. Les associations de lutte contre les discriminations sont particulièrement sollicitées et répondent plus que jamais présentes.

À l’autre bout du fil, la voix d’un homme fatigué. Nicolas Noguier est à la tête du Refuge, une fondation qui héberge et accompagne des jeunes LGBT victimes d’homophobie intrafamiliale. Un combat quotidien depuis 2003, qui s’est intensifié après l’annonce du confinement, le 16 mars dernier. La semaine qui suit, la fondation note une petite accalmie sur la ligne d’écoute, qui recueille les appels de jeunes en situation difficile et en demande d’hébergement. « Je pense que chacun prenait ses marques, car le confinement était quelque chose de nouveau pour tout le monde », constate le président de la fondation. Le calme avant la tempête. Dix jours plus tard, le nombre d’appels explose et l’association ne tarde pas à être submergée.

Les violences LGBT-phobes ne font pas exception. À l’image des femmes victimes de violences conjugales, le nombre de jeunes qui subissent de plein fouet l’homophobie de leur famille ne cesse d’augmenter. Une situation exacerbée par le confinement. Beaucoup d’entre eux sont coincés chez eux et se sentent pris au piège. « D’habitude ils ont des échappatoires à la vie familiale. Ils vont au lycée, ils ont leur sport, leurs amis, donc ils sont chez leurs parents seulement pour manger le soir et pour dormir, explique Nicolas Noguier. Là ils se retrouvent 24 heures sur 24 enfermés avec des parents homophobes et on ressent vraiment leur besoin de parler ».

« On traite entre une et trois demandes urgentes par jour »

Spécialement mobilisés, 90 bénévoles répondent aux appels entre six et huit heures par jour. Le Refuge leur tend une oreille attentive. Une oreille à laquelle les jeunes LGBT, entre 15 et 25 ans, confient leurs histoires. Des récits souvent similaires, ceux de jeunes qui craquent après avoir essuyé des insultes directes ou indirectes à longueur de journée, ou ceux de jeunes désemparés qui se retrouvent à la porte de chez eux. « C’est ça qui est terrible, c’est de se dire que déjà en temps normal mettre son fils ou sa fille dehors c’est difficilement compréhensible, mais en période de confinement et de crise sanitaire c’est encore plus incompréhensible, confie le créateur de la fondation. On traite entre une et trois demandes urgentes par jour, c’est-à-dire des jeunes qui se retrouvent le soir sans endroit où dormir ».

Des situations urgentes qui interviennent à toute heure de la journée ou de la nuit. Qu’importe, Le Refuge, connu pour sa réactivité, remue ciel et terre pour trouver un toit et mettre en sécurité les jeunes LGBT en détresse. En temps normal, la fondation s’engage à trouver une solution dans les 48 heures. Depuis le début du confinement, elle s’en accorde 24. « Nous avons tissé un partenariat avec le groupe Accor. Quand on a une urgence, on leur écrit sur une plateforme et on peut compter sur eux, explique Nicolas Noguier. Depuis le début du confinement, des particuliers nous prêtent aussi gratuitement des hébergements vides, qu’ils ne peuvent pas louer pour le moment. C’est une belle forme de solidarité ! ». 

« L’écoute à l’écrit »

Autre forme de solidarité face à l’urgence : l’ouverture du tchat 7j/7, de 10h à 21h, d’En Avant Toutes depuis le 14 avril. L’association lutte pour l’égalité des genres et la fin des violences faites aux femmes et personnes LGBTQIA+. « Le tchat a été créé en 2016, on a toujours eu l’ambition de l’ouvrir 7 jours sur 7. Avec le confinement, on a vu le nombre de tchats augmenter, raconte Léa Thuillier, chargée de la collecte des dons. L’urgence était là. On s’est dit à situation inédite, réponse inédite ». En Avant Toutes travaille essentiellement avec des jeunes filles entre 13 et 25 ans. L’association a inventé la pratique de ce qu’elle aime appeler « l’écoute par l’écrit » pour s’adapter à son public. « Aujourd’hui en 2020, quand tu as 14/15 ans, prendre ton téléphone pour appeler le 3919, je ne pense pas que ce soit la première chose à laquelle tu penses. Tu penses peut-être plus à regarder sur Google si tu trouves quelque chose, constate Léa Thuillier. On s’est dit que c’était super important d’occuper cet espace numérique et d’apporter une réponse douce qui puisse vraiment les accompagner. »

Les dispositifs mis en place par les associations apparaissent d’autant plus indispensables depuis la sortie, le 24 avril dernier, d’une nouvelle étude du Défenseur des droits. Le titre parle tristement de lui même, « Violences intrafamiliales : les filles et les jeunes LGBT plus touchés ». L’enquête, menée par l’Institut national d’études démographiques, indique notamment que les filles lesbiennes et bisexuelles sont trois fois plus touchées par les violences psychologiques (insultes, humiliations, dénigrements) que les filles hétérosexuelles, et les garçons gays et bisexuels deux fois plus que les garçons hétérosexuels. De même, les filles lesbiennes et bisexuelles (19,4 % et 21,7 %) et les garçons gays et bisexuels (11,9 % et 8,8 %) sont plus souvent victimes de brutalité physique que les hétérosexuels (6 %). Cette étude, qui souligne l’ampleur des violences LGBT-phobes dans l’intimité du foyer, fait écho à leur exacerbation depuis le début du confinement. 

« C’est dur, mais on tient bon ! »

Le même jour, un mois et demi après le début de la crise, Marlène Schiappa a finalement proposé un « plan d’urgence » pour les « jeunes qui vivent actuellement un enfer ». Une prise de conscience tardive, tout de même saluée par Léa Thuillier. « Ça fait un moment que de nombreuses associations n’arrêtent pas de dire haut et fort qu’il ne faut pas oublier les personnes LGBT. J’ai l’impression que ce message a enfin été entendu, confie la jeune femme. On ne peut pas mettre en place des dispositifs pour les femmes victimes de violences sans penser à ceux qui vivent des violences spécifiques à côté ». La secrétaire d’Etat à l’Égalité entre les femmes et les hommes a ainsi confirmé que les personnes LGBT pouvaient donner l’alerte en pharmacie ou écrire un SMS au 114. Des mesures déjà mises en place pour les femmes victimes de violences. 

Elle a par ailleurs annoncé avoir « débloqué 300 000 euros afin de financer 6 000 nuitées d’hôtel pendant le confinement ». Un soulagement pour Nicolas Noguier, satisfait que Le Refuge ait été retenu comme « pilote » pour gérer l’enveloppe. « Il ne devrait plus y avoir de jeunes LGBT à la rue, parce qu’on a les moyens financiers pour les héberger maintenant », indique-t-il, conscient du travail qu’il lui reste à fournir pour faire connaître sa fondation. Se pose aussi la question de l’après 11 mai. Avant le début du confinement, Le Refuge hébergeait et accompagnait 273 jeunes. Tous ont été mis en sécurité et protégés. Depuis le début du confinement, l’association en comptabilise déjà 25 au-delà de ses capacités d’hébergement. « On ne pourra pas leur dire quand le confinement sera terminé qu’on les met dehors. Quand on s’engage à prendre des jeunes en charge, c’est pour 7 ou 8 mois », explique Nicolas Noguier. Après deux mois éprouvants, l’association se prépare déjà à faire face à une activité très importante sur le reste de l’année 2020. « C’est dur, mais on tient bon ! » Tant que les jeunes LGBT auront besoin d’eux, Le Refuge ne cessera de voler à leur secours.

Auteur.e.(s)

  • Une frange indomptable made in Brest animée par le terrain et les rencontres. Instinctivement penchée sur les sujets de société (mouvements sociaux, féminisme, police/justice…), j’aime raconter des histoires, celles des autres.