Clara Ulrich : « Ce qui viendra après sera décisif »

  • Par Sixtine Lerouge
  • 8 mai 2020

Illustration © Simon Calone et Max – @saimo.ne & @moxboz

Requin pèlerin dans les eaux de Brest, rorquals en balade dans les Calanques de Marseille… La vie sous-marine semble enchantée par la parenthèse offerte par le confinement. Mais quel impact le ralentissement des activités touristiques et commerciales en mer aura-t-il réellement sur la biodiversité marine ? Pour Clara Ulrich, directrice scientifique adjointe à l’Ifremer*, c’est ce que nous ferons après qui sera décisif.

*Ifremer : Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer

Depuis le début du confinement on a vu de nombreuses vidéos d’animaux marins revenant près des côtés, comment l’expliquez-vous?

Ces espèces sauvages étaient déjà là avant, que ce soit dans les milieux marins ou terrestres. On n’avait pas l’habitude de les apercevoir et on ne prenait pas non plus le temps de les regarder. Avec ce confinement, on les voit tout à coup. L’aspect plus étonnant c’est la rapidité avec laquelle la nature refait surface. C’est assez impressionnant. Mais c’est sans doute un effet qui reste très temporaire, bien que ça montre la capacité de résilience du monde vivant. En même temps, cela soulève beaucoup de questions, notamment sur « l’après ». En fonction de notre réaction, l’impact sera peut-être pire à moyen terme que s’il n’y avait pas eu le confinement. 

L’arrêt des activités aura-t-il un impact sur les ressources maritimes ?

Plusieurs choses sont à prendre en compte. L’IPBES* classifie toujours cinq grands types d’impacts qui ont un effet négatif sur la biodiversité dont l’exploitation, telle que la pêche, mais aussi le changement climatique, la destruction des habitats, la pollution et les espèces invasives. En ce moment, la pression directe de l’exploitation est moins forte. Mais les quatre autres sources sont encore présentes. Et ce qui impacte chaque espèce, c’est la relation entre ces cinq sources, avec des sensibilités plus ou moins fortes. Concernant les espèces très soumises à l’exploitation, on se demande s’il va y avoir un impact réel ou pas, et s’il sera à court ou à moyen terme. Mais il est encore trop tôt pour le dire.

Lorsque l’on calcule la pression de la pêche, les quotas, pour savoir si elle est à nouveau durable ou pas, on le fait toujours à l’échelle annuelle, du 1er janvier au 31 décembre. Avec la situation actuelle, il va y avoir un mois ou deux de réduction. Mais on se sait pas encore ce qui va se passer au deuxième semestre. Et finalement, c’est cette période qui aura un impact majeur ou non sur le stock de pêche. Sur les espèces saisonnières, celles qu’on ne peut attraper qu’au printemps par exemple, il y a peu de chances que les captures soient compensées dans le courant de l’année. Et sur les espèces capturées tout au long de l’année, les quotas dureront peut-être jusqu’à la fin de l’année, alors qu’ils sont atteints en octobre ou novembre habituellement. Mais c’est difficile de se prononcer maintenant, tant qu’on ne sait pas combien de temps cette situation va durer.

*IPBS : Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques

Savez-vous si le confinement a engendré le déplacement d’espèces dans des régions inhabituelles ?

On a du mal à observer, car les biologistes sont bloqués à terre. C’est un des impacts un peu moins connus du confinement. Un certain nombre de campagnes océanographiques et d’échantillonnages qui n’ont pas eu lieu. Cela risque de causer quelques problèmes, car on va avoir du mal à mesurer exactement ce qu’il se passe. Normalement, les campagnes océanographiques ont lieu sur une période fixe, afin de pouvoir comparer d’une année à l’autre. Cela signifie qu’on ne pourra pas récolter les informations nécessaires de cette année.

Il y a un autre problème dont on commence à parler : les contrôleurs aussi sont à terre. Il y a moins de contrôle, ce qui entraîne de la pêche illégale et de une pollution sauvage.Hier, je lisais hier un article au sujet d’énormes chalutiers près des côtes argentines qui ont pêché illégalement quasiment tout le quota de calamars argentins en l’espace de trois semaines*. Donc, il n’y a pas que des côtés positifs si certains en profitent pour augmenter les activités illégales. On va peut-être se rendre compte avec le temps que cet effet négatif aura été plus important que l’effet de l’arrêt de l’exploitation en mer. Ce sont des aspects du confinement beaucoup plus insidieux.

Argentina’s EEZ “flooded” by Chinese jiggers catching tons of squid, MercoPress
Captain alleges ‘hundreds’ of vessels are illegally harvesting squid in Argentinian waters, Undercurrent News

Pouvez vous vous appuyer sur d’autres périodes dans l’histoire où il y a eu un arrêt conséquent des activités humaines en mer ?

Le point de référence utilisé presque mondialement, le RMD, (rendement maximum durable) est né après la Seconde Guerre mondiale. Il y avait eu un arrêt de la pêche pendant ces années. En mer du Nord, après cinq ans de guerre, les populations s’étaient reconstituées, et les poissons étaient plus gros. Donc c’est sur cette observation post Seconde Guerre mondiale qu’on a bâti toute la compréhension de la croissance des poissons, et le bon équilibre entre leurs âges et leurs captures. Si on les laisse grandir un peu plus, pour qu’ils soient individuellement plus gros, cela augmente par conséquent le tonnage. 

Mais depuis la guerre, il n’y a pas eu d’autres périodes similaires. Au contraire, la pression de la pêche a eu tendance à augmenter fortement jusqu’aux années 2000, où des règles de gestion plus strictes ont été mises en place par l’Europe. Depuis, il y a une baisse assez significative de la pression de pêche dans l’Atlantique nord. Globalement, les stocks se reconstituent.

Pensez-vous qu’il y aura ce même type de pression après le confinement ? Est-ce que les pêcheurs ne seront pas tentés de rattraper ce qu’ils n’ont pas pu pêcher ?

L’inconnue est là : que va-t’il se passer après ? Il y a des risques de compensation à court terme, pour ne pas perdre trop d’argent. Donc si c’est le cas, on n’aura ni gagné, ni perdu en terme de biomasse, cela sera équilibré. Mais la plus grande incertitude repose sur les choix politiques qui suivront. L’Union européenne était en train de mettre en place le Pacte vert. Mais s’il est abandonné à cause des contraintes économiques, si les contraintes environnementales sont assouplies, si l’on revient au charbon pour faire repartir l’économie comme ce qui s’est passé en 2008, alors les effets à long terme seront plus négatifs que s’il n’y avait pas eu la crise du coronavirus. Dans la situation actuelle, les effets resteront relativement faibles, et seront rapidement gommés avant de revenir à la même situation qu’avant. Si on a un changement de politique majeur, où l’on dit « attention à la planète », à ce moment, il y aura un effet positif sur le long terme. Si c’est l’inverse, l’emploi d’abord et la nature après, alors à long terme, l’effet sera plus négatif que positif.

Vous prendrez en compte ces deux mois d’arrêt dans vos futures recherches ?

Quand il faudra faire les évaluations de stocks, et l’avis scientifique sur les quotas de pêche, on prendra en compte l’ensemble de la capture en 2020. Soit dans le détail : la capture au 1er trimestre, qui sera normale, celle du 2e trimestre, qui sera proche de 0, puis celles des 3e et 4e trimestres qu’on ignore pour l’instant. Si on a laissé les poissons en paix quelques mois, ils auront un peu plus grandi, certains seront plus vieux, d’autres se seront plus reproduits. On verra cet impact dans les chiffres, mais d’un point de vue des quotas de pêche, si tout revient à la normale, il restera relativement faible. Et en l’espace de 2-3 ans, il aura été gommé. Cependant, le confinement ne suffira pas pour obtenir un impact positif sur le long terme. Encore une fois c’est ce qui viendra après qui sera décisif.

Auteur.e.(s)

  • Journaliste touche-à-tout, qui tente de tirer le portrait de ce qui l’entoure, appareil photo au cou, carnet et stylo en main. Rêve aussi de retaper un van et faire le tour de l’Europe.