Femmes confinées, poils décomplexés

  • Par Paola Guzzo
  • 11 mai 2020
Femmes confinées, poils décomplexés

Illustration réalisée par © Andréa Cagnon – @unicornslide

Pendant près de 8 semaines, une partie des femmes sont restées confinées loin des regards du monde. Le 11 mai marque la fin de cette pause, mais le confinement a durablement changé leur rapport à la pilosité. 

Avec ou sans poils ? Entre maquillage et épilation fortement recommandés, terminés les diktats de beauté. Le confinement a permis à certaines femmes de remettre en question des normes sociales profondément établies dans notre société. Le nombre de réponses à cet appel à témoignage parle de lui-même. Les femmes ont besoin d’en parler. 

Cachez ce poil que je ne saurais voir  

Lola, 24 ans, est étudiante en école de journalisme. Elle a commencé à s’épiler à 13 ans. Des jambes aux aisselles en passant par le visage, avant le confinement tout y passait. Confinée, elle a décidé d’arrêter maquillage, coiffure et épilation. Une décision remarquée par sa famille. « J’étais assise à côté de mon petit frère, en short, et comme j’avais beaucoup plus de poils que lui, toute ma famille a ri. Ma mère m’a dit “imagine qu’un jour, tu sois envoyée dans une ambulance ou avec des pompiers. Qu’est-ce qu’ils vont dire ? On dirait un homme” », raconte-t-elle. Mais au fur et à mesure, l’indifférence prend le pas sur son appréhension, vis-à-vis des remarques de sa famille.

Sofia, habituée de l’épilation, s’est elle aussi permise une « cure de poil ». Elle en a tiré deux enseignements et une sensation de liberté. « J’ai pris conscience qu’il y avait deux moi. L’une avec des poils, l’autre sans. Et honnêtement j’aime les deux. » Puis, c’est son regard sur les autres, celles qui « portent le poil » qui a changé. « J’ai normalisé ça. Si les poils féminins étaient vus comme normaux, on pourrait sortir et être belles tout en étant poilues ». 

Une histoire épineuse

Elle l’a compris, le regard de la société à un grand rôle à jouer dans la haine de ce poil féminin. Le culte de la peau lisse ne date pas d’hier, mais il n’a pas toujours été aussi genré. Dans l’Égypte antique ainsi que dans l’Empire greco-romain, l’épilation est un rituel de pureté et d’hygiène pour les hommes et les femmes. Mais au XVIe siècle, les tableaux témoignent du retour de la moustache et de la barbe chez les hommes, considérés alors comme des symboles de virilité et de pouvoir. Au contraire, les femmes sont représentées pâles et glabres lorsqu’elles sont représentées vêtues. Nues, les poils pubien, et ceux du dessous des bras sont alors des atouts qui plaisent, de séduction, mais qui commencent à ne plus être représentés en peinture, jugés obscènes. 

Lors de la présentation en France du tableau le plus connu d’Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple, ce ne sont pas les seins nus de Marianne qui choquent, mais bien ses poils sous les aisselles. Sans parler de l’Origine du Monde de Gustave Courbet. Ce n’est pas la représentation d’un sexe féminin qui pose problème, mais bel et bien sa pilosité. Le poil se masculinise. Au XIXe, certaines femmes commencent à s’épiler. La mode et les activités leur permettent de se dénuder un peu plus et l’épilation se démocratise. Dans les années 20, les femmes apparaissent imberbes dans les magazines et plus le temps passe, plus l’injonction à s’épiler se renforce. 

« J’en ai profité pour me demander pourquoi je m’épilais »

Le confinement, est le moment d’expérimenter et de se réapproprier leur corps. Plus de maquillage, plus de soutien-gorge, plus d’épilation. C’est sous les bras que Jeanne a regardé ses poils pousser, confiante. À l’avenir, elle ne les épilera plus aussi souvent. Mais pour le reste, elle n’est pas encore prête à s’arrêter. « Épilées, mes jambes sont douces et comme j’ai eu de l’eczéma pendant longtemps, ça me fait du bien. Concernant le maillot c’est un peu mon temple. J’ai été victime de viol il y a quelques années donc m’épiler, ça me permet de me réapproprier mon corps ». Donc si elle n’a pas intégralement révolutionné ses pratiques, la pause obligatoire induite par la crise sanitaire a favorisé sa réflexion : « J’en ai profité pour me demander pourquoi je m’épilais. Et j’ai réalisé que je le faisais pour moi ». 

Cette question, certaines femmes se la sont déjà posées, bien avant le confinement, et tiennent un discours plus radical. Ancienne danseuse, Marie a décidé d’arrêter de s’épiler il y a deux ans. « Au début c’était difficile d’arrêter complètement, de ne pas être dégoutée par mes poils. Finalement c’est tout un travail de déconstruction à faire. Mais si on se demande de manière pratique ce que c’est réellement l’épilation, on se rend compte qu’en fait, c’est une mutilation. » s’insurge-t-elle. « Pour moi, se contenter de dire ‘chacune fait comme elle veut’ participe à valider le fait que l’épilation soit quelque chose de normal, comme si ce n’était pas au fond une injonction. Alors que s’épiler et l’exhiber c’est participer à sa validation, et donc en devenir complice. ». Aujourd’hui révoltée, elle communique beaucoup sur le sujet, dans son entourage et sur ses réseaux sociaux. « Il faut se rendre compte que ce ne sont pas réellement nos goûts, mais des constructions sociales qu’on nous impose et qu’on nous met dans la tête dès le plus jeune âge ».

Vers la fin de la tyrannie du poil ?

Aujourd’hui, nombreuses sont celles qui prônent le retour du poil féminin au quotidien. Juliette et Léa ont lancé leur compte Instagram Parlons Poil en janvier dernier, en prévision de la publication de leur livre, consacré au sujet. Au fur et à mesure de leur éveil féministe, les deux journalistes ont réalisé avec curiosité qu’il y avait une sorte de « révolution du poil » sur les réseaux sociaux, et qu’il serait intéressant de la creuser. « C’est un sujet qui suscite de la réflexion, on a besoin d’en parler », résume Juliette. Que ce soient des célébrités ou des comptes Instagram (Paye ton poil, Le sens du poil), beaucoup de comptes et de mouvements contribuent aujourd’hui à la réflexion autour du sujet, pour que les femmes n’aient plus honte de « porter le poil ». « Aujourd’hui, il y a une remise en question du système patriarcal dans lequel on vit. Et pendant le confinement, tout est exacerbé », explique Léa.

Lorsqu’elles font appel à leur communauté, les témoignages affluent. Entre les récits de discriminations pilophobes et la remise en question de leur rapport au poil, les deux féministes ont pu tirer certaines conclusions. « On a découvert qu’énormément de femmes ne savaient pas à quoi ressemblait leur corps avec des poils. On est tellement pas habituées à tout ça que beaucoup de femmes disent que ça ne leur va pas. Donc elles travaillent sur le regard qu’elles portent sur leur corps». Et vice-versa. Le confinement aurait permis aux femmes d’être « plus bienveillantes, vis-à-vis de leurs poils », ajoute Léa. Pour Sofia, l’important, ce serait que toutes puissent avoir la liberté de leur choix. « Ce que j’aimerais, c’est qu’on nous foute la paix. J’aimerais que celles qui veulent sortir avec des poils soient laissées tranquille et que les autres qui veulent s’épiler aussi. »

Auteur.e.(s)

  • Reportrice tête brulée qui questionne le genre et suit de près les mouvements sociaux du monde entier.